Le
texte :
la
cravate douloureuse que tu portes et qui t’orne, o civilisé, Ote-la si tu veux
respirer.
Comme
l’on s’amuse bien !
Tircis,
la beauté de la vie
Passe
la peur de mourir.
Mon
cœur, les yeux, l’enfant, Agla, la main,
l’infini
redressé par un fou philosophe
les
Muses aux portes de ton corps
le
bel inconnu
et
le vers dantesque luisant et cadavérique.
les
heures, semaine.
Il
est moins 5 enfin.
Et
tout sera fini.
Cet
ensemble repose sur deux objets
d’ostentation propre au mâle à cette époque, vus comme tels, avec un jeu de
mots : La Cravate et la montre (Le Robert : terme vieux : démonstration,
exhibition ; «pour la montre» : apparence extérieure, parade ;
la pertinence de notre interprétation est corroborée par le : «t’orne» du
premier texte): Ces deux objets (étroitement unis par la coordination du titre)
s’imposent graphiquement et par le texte même.
Commençons
par l’objet annoncé en premier, et évoqué au haut droit du texte, comme nous
l’imposait, dans son unicité, la majuscule dont ce nom commun est affecté dans
le titre de ce calligramme. Présence confirmée par l’utilisation des majuscules
tout au long du texte, les présents : «portes, orne, ôte» qui nous
renvoient au nôtre, le tutoiement, d’autant plus brutal que les dentales
sourdes le martèlent, l’apostrophe juste avant l’impératif. Avouons donc que ce
bout de tissu (à l’origine arboré au XIXè par les Croates) s’affiche largement.
En observant l’image générée par le texte, nous percevons bien son losange
irrégulier central, avec, au bout, ses deux pointes symétriques. Il est
d’autant plus présent que les [a] ouverts éclatent au début, avec le «LA»,
définitif et spécifique – repris comme en écho par le «la» du pronom de rappel
dans la principale. «Douloureuse» nous renvoie à l’expérience commune qui fait
que, pour se mettre à l’aise, on puisse desserrer, voire défaire sa cravate,
l’adjectif transférant sur l’objet la sensation – ici algique – qu’il génère..
Cet objet est une marque d’éducation, et son port semble établir symboliquement
une frontière infranchissable entre la culture et la barbarie. Et on n’est pas
cultivé sans souffrance : l’enlever permettrait de bien respirer. Il
s’agit donc de laisser libre cours à ses pulsions ? «Bien respirer»
n’évoque-t-il pas à mots couverts l’anarchie, une vie sans frein moral ?
Il s’agit de jouir, en bon épicurien :c’est ce qu’indique le contenu de la
molette : «COMME L’ON S’AMUSE BIEN», où nous retrouvons le même adverbe
«bien» évoquant le bonheur comme dans le premier texte : ainsi, le
deuxième calligramme impose-t-il sa rondeur, comme pour montrer qu’il est
urgent de cueillir l’instant présent, car les aiguilles se rapprochent de
Minuit, heure fatidique. Le couperet menace, impression d’imminence
renforcée par la syndèse «Et» : «Et tout sera fini». Heureusement, cette
fin du texte - et de «tout» pour l’individu hautement affirmé comme tel :
«Mon» - concerne le futur : c’est bien un vivant, d’autant plus vivant
qu’il est conscient de «la douleur (cf. douloureuse) de mourir» (seul, le
passage est pénible –il ne s’agit pas de la douleur de la mort !), c’est
bien un vivant, disions-nous, qui s’exprime : le verbe «passe» est bien au
présent, avec la beauté évoquée sur le bord de cette montre. Qui se
montre justement! S’accumulent ce qui compose (sic !) dans ce poème
(création !) la vie : «Mon cœur» (le sentiment est central, cf.
Tircis qui est l’un des deux bergers de la VIIè églogue de Virgile,
rivalisant de génie poétique avec son adversaire littéraire, peut-être
d’ailleurs à mettre sur le même plan qu’Agla, l’abréviation d’une des 3 Grâces
ou Charites, Aglaé : elles vivent dans l’Olympe, en compagnie des
Muses : ne s’agit-il pas d’évoquer ici la peinture à laquelle Apollinaire
était si sensible, cf. sa maîtresse, Marie Laurencin), les yeux, une des
obsessions d’Apollinaire : Ils sont ici comme le miroir du cœur. L’enfant
évoque-t-il celui qu’Apollinaire n’a pas eu de ses maîtresses ? La main
n’est-elle pas celle de l’écrivain ? Le temps passe brutalement certes,
comme semble l’indiquer, si on le place ici le «semaine». Il y a aussi la
Connaissance : après la mort de Dieu proclamée par Marx et Nietzsche, ne
faut-il pas voir dans «l’infini redressé par un fou de philosophe» une
évocation de Bergson ? Puis la poésie : «les Muses», jamais très loin
de l’amour (la très sensuelle allusion «portes de ton corps»: s’il y a un
«on» puis un «Mon», et pour finir, un «ton», la présence du couple est ici
avérée même si c’est à mots… couverts. Le bel inconnu n’est-il pas une
résurgence de Mallarmé : …le bel aujourd’hui, ce à quoi se consacre tout
vrai poète : l’expression de l’ineffable, et le connaître en le
nommant ? Eclate à la fin le Rival : Dante, et son génie immortel,
avec sa Divine Comédie. Mais le vers en soi est dantesque justement,
quand il a la lumière du génie : luisant, même s’il ne permet pas
d’échapper à la mort, ou qu’il est l’image de la mort même : en poésie
réussir à nommer la chose cherchée, n’est-ce pas en fait perdre le plaisir – le
seul vrai et réel – de la recherche ? (cf. l’important n’est pas la prise,
mais la chasse, chez Pascal) Le vers émis est donc cadavérique. Toutes ces
activités personnelles, consommatrices de temps, amènent logiquement à
l’accumulation des «heures», voire de «semaine», au singulier collectif, sans
la précision de l’article. OMNES VULNERANT, ULTIMA NECAT est-il inscrit sur les
cadrans solaires : nous percevons mieux alors le tragique du
présent : Il est moins 5 «enfin» : cet adverbe résume tout le contenu
de la montre et se trouve en son centre, comme fini, en redite. Arrêt des
battements de la montre, image du cœur ? Ainsi, nous aurions ici une leçon
de philosophie pratique, une sorte de CARPE DIEM.
Mais
n’est-ce pas se monter trop intellectuel et chercher à se rassurer, à rendre le
texte tangible, intelligible alors que tout ceci s’avère évanescent :
comme dans le Pont Mirabeau, Apollinaire génère un doute
existentiel, porteur d’angoisse. C’est
là «le bel inconnu».
Nous le sentons visuellement d’abord, de par le graphisme
même du texte, vu la disproportion entre les deux objets concernés, ce qui ne
correspond pas à la réalité physique : ainsi, le temps occupe une grande
partie du champ du texte, ce qui est aussi en opposition avec le titre, qui
place la cravate en premier, avec sa Majuscule qui la rend unique, alors que
rares sont les hommes d’une seule cravate. Mais cette cravate elle-même semble
trop large, et ramassée. La fin du texte confirmant l’impression d’étranglement
généré par l’arc formé par le mot cravate au début, en caractères plus grands et
gras que le reste. Est-ce pour confirmer l’impossibilité pour l’homme civilisé
de rejoindre l’état de nature ? Un ordre est donné certes, mais
l’incapacité à le réaliser (car la cravate est bien là) équivaut à une mort
lente, la pire : «si tu veux bien respirer». C’est donc bien un paradoxe,
on (qui ? Quel est l’émetteur ?) ordonne de l’enlever, avec une
ironie cruelle certaine ! Nous avons découvert antérieurement que cet
ornement cause de la douleur, en un hysteron-protéron évident. Une autre figure
de style très contournée : une syllepse alliée à un hypallage : le
sens est évident : que tu portes douloureusement. Avouons que ceci ne
simplifie pas la compréhension, même si cela renforce la sensation, le désir
d’enlever cette pièce de vêtement. L’extra position emphatique de cravate
participe à cet effet d’arrachement, comme les 3 gutturales sourdes [k]. Mais
l’étouffement est marqué aussi par l’harmonie imitative : La cravate
éclatait avec ses 3 [a] successifs, les autres voyelles sont souvent très fermées.
Notons aussi l’approximation de l’expression : «qui t’orne» : le tour
plus régulier n’est-il pas : dont tu t’ornes. Mais le «qui» la transforme
justement en élément artificiel esthétique, à la limite de l’insulte pour le
civilisé qui devrait avoir d’autres titres ou ornements (par ex. culturels) à
arborer… le fait qu’elle passe de statut d’objet : que tu portes à
sujet : qui t’orne est révélateur. Le civilisé est incapable d’une action
libératrice, comme ligoté par les convenances sociales et par cette fameuse
cravate. La montre aussi nous enserre dans les rets de l’angoisse : ne
serait-ce que la phrase antiphrastique dans son écriture : certes il y a
le «L» euphonique, mais elle dégage encore mieux la diérèse pénible : BI-EN. Notons combien cette
phrase semble infantile et banale, comme dans un bal populaire et proche du
borborygme mental. De plus, cette phrase est, elle aussi, en majuscules, comme
la cravate douloureuse. Au reste l’exclamation (absente : les deux textes
sont déponctués, avec un effet de ralentissement, voire des difficultés sinon
de compréhension, du moins d’interprétation, certaines) n’est-elle pas
contredite immédiatement par : «les heures», en minuscules ! Le
regard est entraîné vers la droite. Et le texte se hache : en butant
sur : «la beau», il se rabat sur «Mon cœur». La majuscule laisse espérer
un début de phrase. Que non pas. Il s’agit d’une accumulation, déconcertante,
d’abord, incohérente ensuite, avec des marques «d’agrammalité» : «Les
yeux». Alors qu’on attendrait : mes yeux. Que vient faire «l’enfant»,
surtout dans l’absolu. Même pas mon enfant. Agla est incompréhensible en soi.
La main (de qui ? Celle qui tient la montre ?) augmente notre
perplexité, s’il en fut. Que penser de : «semaine». A part l’effet d’homographie
partielle avec : «main» ? La suite est absconse : comment
l’infini peut-il être redressé ? La suite semble plus stable : Une
image érotique fugace: «aux portes de ton corps», avec le fantasme féminin
du : «bel inconnu». Au moment où une idylle semble s’esquisser, Apollinaire
nous saisit par un jeu de mots douteux : le rapprochement entre «vers» et
«luisant» est d’un goût très douteux, surtout avec l’humour noir, ici
écœurant : cadavérique. L’affirmation de droite, mise en fait sur le côté
serait alors à prendre pour une antiphrase : non, «la beauté de la vie» ne
«passe» pas «la douleur de mourir»; la preuve écrite en est que dans ce bout de
calligramme, même les mots sont découpés, avec le même effet que dans la
cravate. Le poète médite bien sur la mort : il est minuit moins cinq
enfin. Oui, la mort nous libèrera de l’angoisse de vivre : «Et tout sera
fini. Ce calligramme est bien un écho du Pont Mirabeau ou est issu de la
même veine désespérée : c’est bien la chanson d’un mal-aimé..