vision d’ensemble
oCette nouvelle a la structure d’une tragédie:
acte
I: exposition (les circonstances, un prisonnier; son identité, ses origines.)
acte
II: situation tragique, l’annonce de la condamnation
-
présentation du locuteur
-
son discours: acceptation, chrétienne, de l’inéluctable, puis précisions
techniques sur le supplice
-
baiser de paix, départ
acte
III: fuite absurdement possible
-
test de la porte mal fermée
-
observation
-action:
rampe, puis observation du corridor
acte
IV: la fuite se réalise
-
avance; un bruit. 1er arrêt dû à une première rencontre. reste une heure
paralysé.
-
avance; un bruit. 2ème arrêt et du rabbin et des deux inquisiteurs.
-
le regard. effet fantastique d’illusion d’optique
-
avance et trouve la sortie
acte
V: dénouement, l’odieuse tromperie
-
extase
-
atroce surprise
-
insistance sur l’horreur du comportement du religieux.
-
chute finale, pirouette soit hypocrite, soit de bonne Foi, ce qui est encore
plus affreux (le bourreau innocent)
Nous
avons donc le schéma d’une courte tragédie, avec unité de temps, de lieu,
d’action. Une fin qui inspire la pitié et la terreur, selon Aristote.
En
fait, cette nouvelle de Villiers de L’Isle-Adam est très travaillée:
o
d’un point de vue stylistique et
lexicologique:
ainsi,
la substantivation du verbe tomber et de l’adverbe jadis, inversion de sujets:
l’accolèrent les deux familiers. L’abondance des appositions. Avec des
rapprochements de termes surprenants, voire déconcertants: des pas... sombres.
redevenir une plainte et une plaie. Le terme assombrissement n’est-il pas un
néologisme?
utilisation
d’un vocabulaire relevé: méphitique, encourir, prémonitoire, hébété,
vacillante, lanciner, exténuée, avivée, controverse, émergeant, haillons,
léthargie, réfracté, révulsé, phases, consterné, altéré, désarroi.
la
fréquence des archaïsmes: cuir pour peau, Ainsi soit! rédimer, en la fissure,
jusqu’au ras de, en des enfoncées du mur, à croppetons, la porte roula devant
lui, trémébond, sarclèrent,
recherche
dans les termes techniques et religieux: fra redemptor, familiers, in-pace,
carcan, talmudiquement, quemadero, auto da fé, holocauste, pêne, écrou,
arceaux, arrache-muscles, sépulcral, cilice monacal, froc, jeûnes.
o
mélange de de descriptions avec
un récit haletant plein de suspens (cf. Oui, c’était bien un corridor, etc.),
un discours très travaillé (celui de Pedro Arbuez d’Espila), donc rhétorique,
des monologues intérieurs très prenants...[inutile de s’étendre: les exemples abondent]
o
la situation du lecteur, pris
qu’il est entre l’énoncé et l’énonciation: en effet, nous passons de la
description extérieure objective au partage direct des réactions les plus
intimes du malheureux Juif (cf. les mots avec tiret -fermée? - Oui). Parfois, il
n’y a même pas cette information <typographique: Allons, c’était fini sans
doute. Villiers joue subtilement entre l’énoncé (ce que raconte le
nouvelliste), ce que pense le prisonnier en son for intérieur et l'énoncation;
un des exemples les plus nets: ce divin Peut-être, qui réconforte dans les
pires détresses; l’explication du comportement d’un des deux discuteurs:
évidemment ceux d’un homme préoccupé de ce qu’il va répondre, etc. l’aparté
entre parenthèses (maladivement sans doute). Séparer la présence prenante du
conteur et l’angoisse du Juif est parfois impossible, cf. Et quel effrayant
silence... ces brumes; une issue pouvait (est-ce une hypothèse nu narrateur ou
de la victime?. le lecteur passe de l’un à l’autre, en une frontière floue. Le
récit oscille donc entre une objectivité froide, cruellement ironique parfois -
ce qui ne rend pas villiers ici particulièrement sympathique - et une
subjectivité pleine de terreur affolée, donc de partage d’état d’âme, de com-passion, de sym-pathie, au sens
étymologique des termes.
o
l’évocation du silence: tout
baigne dans un silence de mort: cette prison en est l’antichambre; seul, le
prône de condamnation est audible; sinon, soit les paroles possibles du rabbin
sont seulement pensées, soit ce qui est dit est chuchoté: à voix basse - 2
fois, pour la conversation entre les deux inquisiteurs rencontrés), l’Alleluia,
cri de victoire et de remerciement est murmuré, comme la remontrance
affectueuse du vénérable. Ainsi, seule la mort parle clairement au début du
texte, par la bouche du fanatique.
o
l’incarnation de la pénombre: la
seule lumière franche évoquée tue, c’est le feu; la Lumière de la révélation et
de la conversion implique la disparition physique du juif. Les yeux du
discuteur ne voient plus; le juif, dans l’obscurité ambiante, n’est plus vu,
et, malgré sa méfiance, il ne croit que ce qu’il voit alors que tout ce qu’il
voit est trompeur: un royaume de faux-semblants où lui-même n’existe plus en
tant qu’être humain - il n’est plus qu’une âme à sauver - aux yeux de son
bourreau qui semble incapable de voir, de comprendre son angoisse. Il n’est pas
torturé par sadisme, mais par totale incompréhension; les inquisiteurs ne sont
plus psychologiquement des êtres d’humanité, le juif, vu son état physiologique
n’est qu’une loque pantelante, le pire étant qu’il provoque en nous un relatif
écoeurement... Ets-ce l’effet recherché en dernière analyse par le fanatique
Villiers, qui dédouanerait ainsi l’inquisition en dépréciant une victime?
o
le ralentissement du mouvement
vital: le juif rampe, reste une heure tétanisé de terreur. les êtres qui
bougent le font ici pour accomplir leur besogne de mort (cf. la première
rencontre; l'instrument de travail (au sens étymologique du terme) est un
arrache-muscles). Les deux discuteurs: «pas lents». L’accolade finale est
ferme, mais sentie comme lente vu la description. le corps même du juif est
quasi-mort: âge désormais indistinct, détruit par les tortures. c’est un
mort-vivant: affaissement de son cerveau. Cette prison n’est qu’un gigantesque
cercueil déjà enseveli
o
l’espace et le temps sans
dimension humaine: l’espace a perdu toute taille humaine: ou trop étroit
(cellule en renfoncement) ou indéfini (vaste) lointain (là-bas). l’espace
naturel est inaccessible: c’est la campagne, ironiquement, en fin de nouvelle.
Le temps, lui aussi, est inhumain: depuis plus d’une année, trouvé tant de fois
sans fruit ( ce temps n’est pas créatif); il n’est précis que pour la mort où
le laps de temps est, presque cliniquement, avec fierté, précisé: au moins deux
heures (souvent trois), le temps nécessaire. Le juif ne doit avoir de temps que
pour sa conversion; son entêtement doit être rompu par cette dernière soirée et
ce début de nuit (cf. fin et crépuscule au 10§). Le plus cruel reste que cette
soirée d'espérance pour le juif, avant sa mort, est, pour le dominicain, la
veille de son salut qui, s’il avait lieu, rendrait vaines toutes les
souffrances antérieures; il mourrait alors une... seconde fois, et physiquement
et spirituellement.
les 4 premiers §
Le
texte que nous allons lire se présente comme le début d’une nouvelle de
Villiers de l'Isle-Adam. Elle parut pour la première fois dans la revue Gil
Blas, le 6 Août 1887, et a été intégrée par Villiers dans ses Nouveaux
contes cruels, édité en 1888. Notre auteur a alors 50 ans et mourra 1 an
plus tard. Sa biographie est aussi étrange que ses textes. Son père est séparé
de biens d’avec sa mère, à cause de ses spéculations extravagantes et de ses
dettes. C’est la grand-tante maternelle de Villiers qui aidera toute la
famille, jusqu’en 1871, date de sa mort... des études irrégulières ne
permettent pas à Villiers d’obtenir un quelconque grade universitaire. Il
rencontre Baudelaire, Mallarmé, entre deux séjours à l’abbaye de Solesmes,
imposés par la famille, inquiète de ses fréquentations «artistes». Un projet de
mariage avec Estelle Gautier, fille cadette de Théophile, échoue. Il collabore
à une feuille communarde, Le Tribun du peuple. En 73, il part à Londres
pour épouser une riche anglaise. Nouvel Echec. En 1881, il se présente à des
élections municipales comme candidat légitimiste! Naît Victor, son fils naturel
avec Marie Dantine. Il rencontre ensuite Huysmans et Léon Bloy. Il épousera in
extremis Marie Dantine et légitimera son fils. Notre texte lui-même est
dédié à Edouard Nieter, un haut fonctionnaire belge qui organisa pour Villiers
une série de conférences en Belgique, avec une épigraphe tirée d’Edgar Allan
Poe, auteur qui, comme Villiers, s’est intéressé à l’inquisition. Villiers a
déjà abordé ce thème, avec un sadisme froid, dans Les amants de Tolède,
où l’inquisiteur Torquemada fait preuve d’une subtile cruauté perverse -
inavouée - pour dégoûter deux amants de leur chair réciproque, car leur désir
les détachait de la contemplation de Dieu. Ici, le grand inquisiteur est Pedro
Arbuez D'Espila.
lecture
Ce
passage présente deux intérêts (ou nous sommes frappés plus particulièrement
par deux aspects du texte, deux points).
En
ce début de nouvelle, Villiers réalise une
1)
mise en scène efficace pour nous présenter
2)
une descente aux Enfers.
1)
D’emblée, Villiers brosse/dresse le décor, le lieu, avec la majesté de
l’Official de Sarragosse (bâtiment de l’inquisition, appelée aussi le
saint-Office) impliquée par l’accumulation des compléments de nom (dans les
deux circonstants) et les voyelles ouvertes en [a]. Le temps est subtilement
évoqué par plusieurs archaïsmes: la substantivation d’un infinitif: «le
tomber», l’énallage: «jadis», passé d’adverbe à nom, vu sa construction, le
titre de «vénérable». Ce dernier nous est connu, puisqu’il est affecté du
déterminant défini «le». L’inquisiteur est présenté avec tous ses titres.
Certes, il y a le souci de faire couleur locale (chacun sait combien les
espagnols peuvent être fiers), mais il s’agit ici de présenter un des
protagonistes avec le plus d’emphase possible. Le fait qu’il soit dominicain
rappelle que Saint Dominique a soutenu la croisade contre les albigeois, en
appliquant une démarche inquisitoriale, c’est-à-dire enquête. Le texte
fonctionne comme un aboyeur, on a l’impression d’entendre claquer la
titulature, en parallélisme (avec le jeu 6/3?), pour mieux souligner les titres
ronflants et respectable d’Espila. Le regard hésite, face à cette procession:
«suivi, précédé», «un» puis «deux». L’inscription dans le cadre inquisitorial
et médiéval est insistante: «Fra redemptor» (en mot-à-mot, frère racheteur des
péchés... par le truchement de la torture, puisque qu’il faut ici sacrifier le
corps afin de sauver l’âme, ce qu’il y a de plus précieux!), avec la parenthèse
explicative très inquiétante («maître-tortionnaire», ce qui laisse supposer
qu’il y a différents degrés de spécialisation dans une torture reconnue comme
une technique exacte à maîtriser, avec sa hiérarchie...Villiers manipule ainsi
les affects de son lecteur, par-delà la froideur de son explication
codicologique), et les termes: «familiers du Saint-Office (=bras séculier) ,
in-pace» (prison dans laquelle on se met en paix avec Dieu, en une forme
d’euphémisme à la cruauté duquel D'Espila ne peut être sensible). Cette
procession est bien structurée, bien organisée, elle est donc officielle et...
habituelle. Selon la norme, le personnage le plus important au centre, ses
moyens d’action derrière, deux éclaireurs devant («lanternes»). Les liquides
[r] de la deuxième phrase, la précision de l’article défini, «la» (serrure)
font ressentir de façon quasi-physique, la présence du «cachot». Les membres du
groupe perdent tout autonomie («on») et deviennent pur regard: «le jour». A
peine ce terme est-il évoqué qu’il devient négatif: souffrance, s’éloigne:
«d’en haut». Les éléments inquiétants s’accumulent («noirci de sang» avec ses
deux sifflantes angoissantes, «litière de fumier», avec ses 3 i tendus), avec
les instruments de torture de l’époque («anneaux scellés, chevalet, réchaud,
voire cruche, entrave, carcan de fer»). Le prisonnier est déprécié d’emblée,
comme l’annonçait déjà le «méphitique» (c’est-à-dire puant), le terme
«entrevoir». Il est comme un animal, sur ses déjections: «litière de fumier»,
et sans volonté: «se trouvait, assis, hagard». Ses habits sont devenus
méconnaissables: «haillons», comme son âge. Seul, le terme «homme» nous
rappelle que le «prisonnier (maintenu)» est malgré tout un être humain, alors
que l’inquisition fait tout pour le ravaler au rang d’une bête immonde, comme
l’implique le terme «entraves». Sa passivité est soulignée par l’inversion du
sujet et le verbe: «se trouvait»... la
dernière phrase de ce premier paragraphe est d’ailleurs découpée par des pauses
phono-sémantiques qui cinglent le lecteur, par l’accumulation des détails
concernant la victime, qui est littéralement couverte de chaînes, comme
l’annonçaient déjà «serrure» et «massive» et le continuaient les «anneaux
scellés», la présence écrasante des «murs», avec l’expression: «maintenu par
des entraves» et, pour clore le tout, la mention cruelle et angoissante au sens
étymologique du terme (car signifie étroit, d’où gorgeet... réduction,
rétrécissement) du «carcan de fer, au cou».
Le
déterminant démonstratif «ce» affectant «prisonnier» permet de résumer
brutalement ce qui précède, avec la reconnaissance intellectuelle de l’identité
du malheureux, qui ne se ressemble plus, physiquement: cette horreur est
évoquée par la restriction: «ne que». Il retrouve son titre religieux, avec un
nom à consonance étrangère, même pour un espagnol. Le chef d’accusation, et de
condamnation est donné brutalement, en apposition, avec ensuite la
justification et les chefs d’accusation classiques contre les juifs: l’argent,
suivi d’un crime abominable pour un chrétien: «le dédain des Pauvres» - la
majuscule donne sa valeur théologique, symbolique, à ces prochains ainsi
rejetés. Le terme «impitoyable» semble justifier par avance ce que le
traitement qui a été infligé au juif peut avoir d’inhumain, mais comme sa
résistance quasi surnaturelle, voire diabolique, est soulignée par le: «depuis
plus d’un an», tout ceci conforte plutôt le lecteur dans une condamnation que
l’on peut regretter mais qui est incontournable. La répétitivité du traitement,
«quotidiennement», n’y a rien fait. Notons l’euphémisme indifférent: «soumis».
La citation entre guillemets montre qu’il y a adéquation entre son obstination
stupide («aveuglement, s’était refusé») et sa résistance physique («cuir»=peau,
en langage médiéval, car le corps est méprisable et renvoie à ce qu’il y a de
commun à l’homme et à l’animal). Remarquons que «l’abjuration» attendue du juif
ici vide de sa crédibilité historique cette nouvelle: en effet, Pedro Arbuez D'Espila est assassiné par des conversos
devant son maître-Autel en 1486. C’est donc avant cette date qu’il devrait
s’occuper du «rabbi». Mais c’est justement en 1486 que les juifs sont expulsés
du diocèse de Sarragosse ou qu’ils doivent subir le baptême. Avant cette date,
l'inquisition ne pouvait utiliser la torture pour convertir par la force les
juifs récalcitrants...
Les
termes négatifs abondent, on sent là l’antisémitisme des catholiques à la fin
du XIXè: «fier, orgueilleux, jaloux», avec la dépréciation redondante:
«antiques ancêtres» (car la grandeur des Juifs est bien éloignée dans le temps,
d’après Villiers). Ceci est bien
éloigné de la modestie chrétienne (cf. le Pharisien et le Publicain). En fait,
les juifs sont gens du passé: «plusieurs fois millénaire» - mais, à bien y
réfléchir, c’est le cas de chacun d’entre nous, la différence étant que, par
orgueil, la mémoire de toutes ces transmissions de la vie («filiation» avec la
prégnance des fricatives sourdes [f] ) a été gardée, car ce sont des gens du
Livre: Le talmud est le commentaire religieux de la Thora (la Bible des juifs,
donc l’Ancien Testament). Relevons une petite erreur de notre érudit raisonneur
(«par conséquent, aussi») mais amateur: «Othoniel ou Othniel» n’est pas «le
dernier juge d'Israël», mais le premier (Juges, 3, 9-11) et sa femme
n’est pas «Ipsiboé» (étymologiquement, en grec, celle qui crie fort, avec un
relent de misogynie qui ne nous surprendrait pas chez Villiers), mais Acsa (Juges,
1,13, Josué, 15, 16-17). Villiers se moque ici de son lecteur, avec la
complicité, comme si nous le connaissions comme lui, du démonstratif: «ce». Les
sifflantes en allitération, l’encadrement de cette fin de 3ème § par les [i] et
les nasales semblent incarner intensément le mauvais esprit - comme celui du
Diable - du juif, anti-sémitisme viscéral déjà mis au jour par la
généralisation abusive et le jugement à l’emporte-pièce impliqués par: «tous
les juifs dignes de ce nom»... Cette présentation du rabbi se termine donc par
une qualité ambiguë: son «courage», qui contrebalance, équilibre l’intensité
(«au plus fort») et la durée des moyens employés pour le réduire à conversion:
«les supplices», dont le pluriel est souligné par l’adjectif «incessants».
C’est ainsi que cette nouvelle, malgré sa concision acquiert l’épaisseur
temporelle propre à la vie...
Nous avons donc vu (cf. les termes évoquant
la vision, l’obscurité: «soir, lanternes, jour de souffrance, entrevoir,
indistinct»), en ce début de nouvelle, la mise en scène d’un groupe
d’inquisiteurs face à un «prisonnier» finalement répugnant, car Villiers ne
perd pas une occasion de miner notre pitié aux aguets. Cette attitude de sa
part deviendra plus ambiguë au fil du texte, puisque nous rentrerons dans le
for intérieur du juif; en fait, après une première approche indifférente, voire
méprisante, la suite du texte nous fera éprouver une véritable sym-pathie (au
sens étymologique du terme) avec ce malheureux, avec d’autant plus d’intensité
que la présentation en a été négative.
2)
Cette présentation nous confronte aussi à l’horreur d’une descente aux enfers.
De prime abord, nous ressentons une impression d’écrasement, d’étouffement: le
pluriel de «caveaux» décuple ce que ce terme a de funèbre (=petite cave et
sépulture). L’air manque par la préposition «sous». «Le tomber du soir»
assombrit singulièrement cette descente dont l’action «descendit», par le passé
simple, se veut ponctuelle et anecdotique. Malgré la solennité du groupe, le
malheur exsude, avec le participe «perdu». Curieusement, ce qui concerne le
système carcéral est défini: «le» vénérable, «deux» familiers (donc, «un» fra
redemptor n’est pas indéfini, mais numéral cardinal), repris par le
démonstratif: «ceux-ci». «La» serrure est le symbole de leur pouvoir. En
revanche, ce qui concerne la victime est indéfini: un cachot (son lieu,
indéfini, car il y a bien d’autres geôles), une porte, un chevalet, un réchaud,
etc., comme ce qui l’enferme est bien précis: «le carcan de fer», comme si cela
était attendu: la descente aux enfers est inéluctable... La structure même de
cette période nous écrase de sa masse pesante: 2 circonstants, un très long
sujet, avec 4 expansions, la dernière affectée d’une ultime expansion
participiale («tenant»), pour un groupe verbal bien rapide, à la concision
vertigineuse: «descendit vers un cachot perdu» (comme si le succès de cette
démarche était aléatoire...). S’ensuit une deuxième courte phrase, qui frappe
l’ouïe: la prison enferme tellement qu’elle semble résister à toute intrusion:
«grinça». Le «pénétra» incarne bien cette irruption, avec la sensation
olfactive déplaisante: méphitique. La clarté du jour s’est estompée: «le jour
de souffrance» est un jour blafard...
ou la fin du jour? C’est aussi rappeler que, pour le «prisonnier», vivre est
une souffrance... Dans cette descente aux Enfers, Villiers nous tenait discrètement
compagnie, avec la parenthèse explicative: «maître-tortionnaire», il nous
impose en fait, à coup de termes fortement dépréciatifs0 ce qu’il ressent:
«massive» peut être une qualité positive, mais nous ressentons de la répugnance
aux termes «méphitique, entrevoir,
noirci de sang, fumier, hagard, haillons». La pauvreté, le dénuement de la
cellule même nous imposent un lieu étouffant, impropre à la vie, l’antichambre
de la mort, avec l’indifférencié «on»; ce qui dure (passage à l’imparfait) sont
les objets de torture: le meuble le plus apparent est «un chevalet» qui sert à
torturer sur place, comme le «réchaud». Seule la «cruche» est ambivalente, mais
elle ne va pas sans rappeler le supplice de l’eau. Le regard est attiré, non
par un lit, mais par une «litière», propre à un animal. Il n’est pas jusqu’à
l’incarcéré qui ne perdure par son imparfait, avec un verbe d’état «se
trouvait» pour souligner sa passivité, sa vacuité: «assis». Le h aspiré, par le
hiatus qu’il provoque «en haillons», souligne les souffrances subies. Le
«désormais», conclusif, marque que c’est ce qui reste d’un homme, en faisant
implicitement référence à notre connaissance supposée du juif, avant. Sa
situation horrible est mise en valeur par les membres de phrase très hachés,
par les pauses phono-sémantiques et les H aspirés, cf. «hagard», la distorsion
sonore entre «mais» et «indistinct».
Le
texte prend alors du recul par rapport à lui-même et la complicité s’établit
entre auteur et lecteur. Ce qui précède était un énoncé, un récit historique.
Nous nous rapprochons de l'énonciation avec la marque de reconnaissance
impliquée par «Ce... n’était autre que»: la torture a eu un tel impact qu’on ne
peut reconnaître celui qui l’a subie qu’après-coup. Villiers lui donne son
titre de docteur en araméen, «rabbi» (ce qui donnera, francisé, le terme
rabbin), avec une désignation proche de la caricature, et non attestée
historiquement: «Aser Abarbanel», pour laisser au condamné son rôle
emblématique, symbolique. Ici, malgré la précision de l’identité, notre
personnage se fond ainsi, paradoxalement, dans le groupe de tous les condamnés,
avec l’indifférenciation propre à ceux qui croupissent dans les Enfers (cf.
l’inscription au frontispice des Enfers, chez Dante: «vous qui entrez ici,
perdez toute espérance» - sentiment qui spécifie en fait chacun d’entre nous,
en notre identité personnelle). Villiers intervient une 2ème fois brutalement,
en nouvelliste omniscient ou comme un Dieu vengeur, avec l’apposition: «juif
aragonais» (qualité intrinsèque, puisqu’il n’y a pas d’article indéfini). C’est
que, dans les Enfers, rien n’est caché et que l’inquisition, de par son nom
même, met tout en lumière, ne serait-ce que par son bûcher... On passe ensuite
au chef d’accusation, comme si nous nous trouvions maintenant dans le coeur
d’Espila, observant sa victime. On retrouve la terminologie juridique:
«prévenu», ainsi que le langage théologique propre à la religion catholique:
«Pauvres», avec un péché mortel: «impitoyable». Le péché a non seulement été
matériel («dédain») mais spirituel, Abarbanel a péché contre l’Esprit et il
subit ainsi ce qu’il a fait subir à son prochain: le manque de pitié. Il est
donc d’une ironie cruelle qu’après l’accusation économique puis morale, nous
voyons un impitoyable torturé impitoyablement. On a l’impression d’ailleurs
d’écouter ce que se dit d’Espila en son for antérieur - interprétation
corroborée par le «donc» du 4ème §. La lassitude est perceptible: «depuis plus
d’une année». Le terme «soumis» est exact: la torture inquisitoriale suit une
procédure juridique bien établie, ce qui est un progrès pour l’époque et limite
les dérives des bourreaux sadiques. En fait, en stricte conformité avec l’idéal
chrétien de l’époque, on tue le corps pour sauver l’âme. D’Espila le regrette,
avec l’adverbe «toutefois», mais le Juif est un irréductible, comme l’attestent
les mots «cuir» (cf. langage de l’animalité) et «s’était refusé». L’explication
d’une telle résistance aux instances ecclésiastiques suit: il tire sa
résistance, non de Dieu, mais de ses origines. Il se fonde sur l’homme et sur
sa généalogie (orgueil souligné par le parallélisme des deux expressions, au
début du 3ème §). Le narrateur intervient de nouveau, et passe à l’énonciation,
avec le passage au présent du verbe «sont». Mais il se refuse à être complice,
en dénonçant subtilement le préjugé de la naissance chez les juifs: «jaloux de
leur sang», en justifiant d’ailleurs son anti-sémitisme larvé. Notre juif
connaît bien sûr parfaitement son Talmud: il l’a dans la peau, car il s’en
souvient, par-delà ses souffrances. Non sans ironie, Villiers nous fait
participer, en semblant y adhérer, au raisonnement du juif, comme de celui
d’Arbuez d’ailleurs: «par conséquent, ce». Il se permet même le luxe de se
moquer de son lecteur, puisqu’Othoniel est le premier juge d’Israël et sa femme
se nomme Acsa. Cette filiation nous est donnée pour elle-même, comme
anecdotique, avec le curieux «aussi». Villiers termine tout de même par une
notation plus objective: «courage», avec le «incessant» reprenant le «depuis
plus d’une année» et le terme «indistinct». En fait, le 2ème §, après
l’objectivité du premier, était péjoratif, le 3ème est censé être objectif.
Tout ceci met en valeur la pitié choquante du bourreau pour sa victime, au §
suivant. Villiers nous a donc présenté, en ces 3 §, une descente vers un
malheureux, mais qui mérite peut-être son destin. C’est là toute l’ambiguïté de
cette nouvelle où il est très difficile de situer exactement la position de
Villiers par rapport aux souffrances infligées.