II) le temps

Ce court roman, ou cette nouvelle, est, sur ce point d’une complexité redoutable qui échappe à la première lecture car Nerval a tout agencé de main de maître, comme un horloger, au fil de son écriture.

Procédons chapitre par chapitre - en décelant les Retours en Arrière (abrégés ici en RA) - avant de voir comment s’agence le temps de l’énoncé, pour mieux percevoir ce que ce texte a de moderne dans sa manipulation du temps.

A) première approche/bilan

I: temps de l’énoncé: vers 1835, Aurélie, alias Jenny Colon, une comédienne, avec une anecdote: «je sortais».

 

[cette anecdote est niée en tant que telle: c’est une habitude, en fait: «quelquefois, quelquefois»; ceci amène un 1er retour en arrière (RA), un survol: «depuis un an»... Suivent des allusions historiques (princesse de Trébizonde), puis, plus récent, le passé familial: un de ses oncles. Il reprend un résumé historique (Fronde, Régence, Directoire, avec l’Antiquité: Isis, Alexandrie, tous temps d’artifice et de doute.]

 

retour à la narration (TE): «C’est ainsi que, sortant du théâtre...», il apprend alors 1) qui est l’amant de l’artiste, 2) qu’il est riche, 3) la fête à Loisy

[une allusion historique: fête druidique]

 

II: RA, temps de l’enfance: a) la ronde enfantine, en état de semi-somnolence.

[allusion historique: Henri IV, les Valois]

                                               b) a appris, l’année suivante, qu’Adrienne est devenue moniale.

 

III: TE, évocation de Sylvie. Présence d’une horloge en panne (obsession du temps figé, ce qui est dû à une fixation de la souffrance psychique - mort de la mère?)

[allusion historique: la Renaissance]

 

RECOMPOSITION DES SOUVENIRS avec RA: IV, V, VI, VII

temps de l’adolescence:

IV: quelques années se sont écoulées depuis le II, et le narrateur évoque volontairement ses souvenirs - Remarquons que le «recomposons» casse le présent de l’énoncé (PE) pour passer, très... passagèrement, au présent de l’énonciation (ou fusion de ces deux présents!)

V: le voyage vers l’île et sur l’île.

[allusion historique: le XVIIIè, avec une folie à demi-ruinée.]

V: repos en forêt, retour à Loisy vers Sylvie.

[allusion culturelle, et historique: Rousseau]

VI: Othys: la vieille tante, et la tante, jeune, dans son cadre, qui fait toucher de façon évidente, l’écoulement et l’usure provoqués par le temps.

VII: une CASSURE, à l’intérieur de ce RA vers le temps de l’adolescence: PE, avec: «il est 4 h du matin». Puis Adrienne à Châalis, avec le temps, très imprécis, d’un rêve?

[allusion culturelle, et historique: les Médicis, la Renaissance]

en fin de VII: retour au PE.

 

VII: PE, l’aube (1835)

[allusion culturelle: la Nouvelle Héloïse]

 

IX, PE: visite à la maison de l’oncle

[allusion historico-écologique: «le dernier carlin, race perdue», puis culturelle: des peintres, Rousseau, Montaigne, Descartes, Virgile]

[RA: Sylvie adolescente]

 

X: PE, Sylvie est devenue une Femme, Moderne.

[RA: une anecdote enfantine, le Grand Frisé]

XI: PE, vers Châalis

[allusion culturelle: Walter Scott, les chansons d’antan, puis historique: les murs carlovingiens, avec les armoiries de la maison d’Este]

RA: évocation d’Adrienne à Châalis, et son destin: «cela a mal trouvé», se contente d’avouer Sylvie.

Allusion du Futur de l’énoncé: «demain»

 

XII: le père TEMPS, le père Dodu, qui répare les... montres!

[allusion historico-biographique: Rousseau herboriste]

RA: anecdote enfantine enfin racontée: la mort de la montre!

 

XIII: Paris  à 20 h, Aurélie. «Le lendemain: Allemagne! Des mois...»

BRUTAL PASSAGE AU PRESENT DE L’ENONCIATION: «que dire maintenant?»

PE: il lit sa pièce à Aurélie. 2 mois plus tard, elle devient sa maîtresse; l’été suivant, à Châalis, elle décide de le quitter.

 

XIV: PASSAGE FINAL AU PRESENT DE L’ENONCIATION (1852): «Telles sont les chimères».

Le passé devient un «bric-à-brac», les livres nuls, en opposition aux «livres si courts (=Sylvie!) qu’on ne fait plus guère».

Un dernier rappel: mort d’Adrienne, longtemps avant.

 

Donc, un texte nourri de culture et d’allusions historiques, scandé par les retours en arrière, de la petite enfance à l'adolescence, en une mémoire affective subtilement maîtrisée.

 

B) Deux temps en fait s’y entrelacent:

TEMPS de L’ENONCIATION (1852):  ce n’est qu’à la fin que l’on découvre que tout ce qui précède est très éloigné dans le passé par rapport à la biographie du narrateur, même si quelques indications fugaces auraient pu nous alerter:

l’allusion ambiguë du «recomposons» (III): si cette recomposition a lieu lors du voyage vers Loisy (TE), le terme de recomposer implique un travail littéraire, celui-là même qui renvoie aux conditions de l’émission de l’énoncé, donc c’est bien l’énonciation qui se glisse ici.

une allusion plus claire: «que dire maintenant», renforcée par l’auto-ironie des «livres si courts.»

TEMPS DE L’ENONCE (1835)

I: la soirée au théâtre

    II RA: la ronde enfantine, Adrienne

III: départ pour Loisy

    IV: RA: l’adolescence, Sylvie

    V: Loisy

    VI: Othys, visite à la tante

VII: 1§, sur la route, vers Loisy

    VII: Adrienne à Châalis, RA

VIII: retrouvailles avec Sylvie

IX: visite solitaire à Ermenonville. Angoisse

     dernier §: Sylvie adolescente.

X: Sylvie fiancée, presque adulte.

XI: retour à Châalis avec Sylvie: échec

XII: réalité banale du mariage entre Sylvie et le Grand Frisé.

XIII: Aurélie à Paris, donc retour de Gérard, après deux jours d’absence. Accélération du temps: «des mois passent». Retour à Paris, avec un drame écrit pour Adrienne. 2 mois plus tard, départ de l’ancien soupirant. L’été: visite avec Aurélie à Châalis, un échec.

fin du TE et retour à l’énonciation, qui se transforme d’ailleurs en temps d’un nouvel énoncé!

 

 

 

CONCLUSION:

- une structure temporelle très recherchée, très maîtrisée, malgré son apparente simplicité affective.

- un temps circulaire, cyclique, où tout se répète autour de Châalis, cauchemar ou chimère cf. III

- une simple anecdote, très courte en temps réel, mais qui contient toute une vie

- qui contient toute une expérience humaine: culture, histoire, folklore, depuis les druides jusqu’en 1852: ce sont bien des Souvenirs du Valois.

I à XII: une nuit (cf. IV, V, VI, VII), une journée avec sa soirée: le père Dodu

 

XIII: un an

 

XIV: tout ce qui précède? des Chimères!