NERVAL, Sylvie

 

biographie: Gérard de Nerval, de son vrai nom G. Labrunie, âgé de 46 ans, se trouve alors en traitement à la maison de santé du Docteur Blanche: il y est interné depuis août 53; il se pendra, rue de la Vieille Lanterne, le 26 janvier 1955.

circonstances de la publication: En janvier 1854,  l’éditeur Giraud publie Les Filles du Feu; la présence de Sylvie dans un tel ensemble est due aux contraintes éditoriales, car pour Gérard, elle formait une nouvelle à part, comme le souligne son sous-titre souvenirs du Valois. Elle était d’ailleurs parue de façon autonome dans la Revue des deux Mondes, le 15 août 1953. C’est le 10 décembre de la même année que Dumas, dans le Mousquetaire, publiera le sonnet en écho à Sylvie: El Desdichado (ce dernier sera finalement inclus en pièce liminaire dans le recueil poétique Les Chimères , cf. chap. XIV de Sylvie!)

Nous nous contenterons d’étudier Sylvie, sans tenir compte de son inclusion dans Les Filles du Feu (=sous des figures diverses, Nerval y chante la Femme, Fille du Feu, comme lui, Gérard, se sent le descendant de Caïn, l’assassin d’Abel, dans La Bible; celle-ci lui est prédestinée de toute éternité, mais, comme il ne la trouve pas, c’est la Mélancolie qui le frappe, voire la Folie, cf. El Desdichado)

G. de N., obsédé par l’action du temps, découvre dans Sylvie, sa vérité, en confrontant les faces de son moi, la triple postulation du poète partagé entre:

ole ciel= Adrienne, la religieuse délicate et racée: «pâle clarté de la lune»

ol’enfer= Aurélia, la comédienne, la parisienne: «apparition, illuminait, feux de la rampe, pâle comme la nuit, brillant dans l’ombre», cf. tout le début de I

ola terre sur laquelle il est incapable de demeurer tranquille (cf. ses allers-retours, ses voyages) =Sylvie: «reprenons pied sur le réel», III; «là était le bonheur peut-être», XIV.

cf. 2§ du III

Nerval fait bien de son héros, innommé, son jumeau de papier, si l’on en croit Promenades et souvenirs, publié en 1854: «je suis du nombre des écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait connaître.»

 

I) Gérard et la quête de la femme

Notre personnage se présente à la première personne, comme un éternel soupirant. Ceci est déjà indiqué par le sous-titre de Sylvie, souvenirs, et les titres de I, XI, XIV. Cf. aussi les imparfaits ambigus de I (d’abord anecdotique: «je sortais», puis de répétition: «quelquefois, tout était plein»).

C’est un amoureux fou, de type courtois: «je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul». En fait, il adore son image; plus loin: «vue de près, la femme réelle révoltait notre ingénuité; il fallait qu’elle apparût reine ou déesse et surtout, n’en pas approcher».

En fait, cette adoration du portrait est constante, à observer les trois incarnations de son amour:

A) Aurélia:

«songe évanoui» (I), «c’est une image que je poursuis, rien de plus». «Forme d’une actrice» (III). elle reste présente dans son esprit, même en présence de Sylvie: «Qu’est-ce qu’Aurélie (c’était le nom de l’actrice - notons que nous ne l’apprenons qu’en fin de XI, puisque ce nom a été éludé savamment en I: «j’avouai un nom») doit jouer ce soir? Evidemment»... etc.

XIII: «stalle (cf. religion) accoutumée... répandit son inspiration et son charme, sublime». Il se montre amoureux craintif: «retombaient brisés.» «Si cette femme a du cœur»; il cherche l’amour comme Aurélie: «O femme, tu cherches l’amour... Et moi donc!» Sa méthode de séduction est très cérébrale, cf. ses deux lettres signées l’inconnu; le drame qu’il ramène d’Allemagne pour en donner le rôle principal à Aurélie; «les lettres les plus tendres, les plus belles»; l’effet est obtenu, sans détail érotique ni sensuel. «Aurélie, en Amazone»... ressemble à «une reine d’autrefois», «si imposante, si gracieuse dans ses saluts». Mais la confrontation avec le souvenir d’Adrienne provoque la rupture avec Aurélie: «amour réalisé en elle»... Aurélie comprend: «vous ne m’aimez pas»! Ce qu’accepte notre narrateur: «ce n’était donc pas de l’amour? Mais où est-il donc?»

CONCLUSION: «Telles sont (=présent de l’énonciation) les chimères qui charment et égarent au matin de la vie». Seules restent Adrienne ou Sylvie. Dernière ironie: Sylvie (=la réalité) signale au poète, juste à la fin, qu’Aurélie ne ressemble pas à Adrienne, qui, d’ailleurs, ne vivait plus que dans le souvenir de Gérard: «elle est morte au couvent... vers 1832!»

Aurélie ne sera vraiment une figure entière qu’à la fin du livre, paradoxalement quand elle devient plus pure: de demi-mondaine qu’elle était, elle avoue être l’amie de cœur du «jeune premier ridé», elle en devient plus humaine en devenant médiocre. Mais elle échappe ainsi à l’amour trop exalté du narrateur: elle opte pour quelqu’un qui n’a à lui offrir ni argent ni grands sentiments, mais seulement son «caractère excellent». Est-on éloigné du cliché littéraire de la prostituée rachetée par l’amour comme dans La Dame aux camélias?

B) Adrienne:

 le thème religieux, qui la concerne au premier chef - elle est sacralisée, comme une mère? - est annoncé par: «Isis(I), déesse éternellement jeune et pure» (ce sera le cas d’Adrienne, morte religieuse) «nous apparaissait dans les nuits». «Nous étions ivres de poésie et d’amour». le III est essentiel ici: «blonde (cf. Aurélie), grande et belle. presser la main. effleurer la joue» (notations sensuelles, très rares dans Sylvie. «princesse enfermée dans sa tour par la volonté d’un  père» (cf. thème du père jaloux); «clair de lune; seule, paradis, Béatrice de Dante» (cf. la Divine Comédie!), «poète errant sur la lisière des saintes demeures, le sang des Valois coulait dans ses veines» (cf. les obsessions généalogiques de Nerval, évocation de l’inceste!). d’où un amour impossible et vague, cf. dernier § de II. Donc un amour absolu et sublime, Adrienne est une «fleur de la nuit éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond». Mais, comme Aurélie, elle reste une image, qui renvoie à ces «vieux croquis de maîtres admirés dans un  musée, dont on retrouve ailleurs l’original éblouissant» (=Aurélie, alias Jenny Colon), III. La fusion des deux femmes est clairement indiquée ensuite (cf. 2 § de II). le IV (Voyage à Cythère=tableau de Watteau) remplace Adrienne par Sylvie. en V, il repousse son désir de contempler le couvent où Adrienne prie: «je m’en gardai, comme d’une profanation». Donc, Adrienne est ici parfaitement déifiée, comme une mère absente.

Mais IV, V, VI ne sont que rêves dans la diligence.

en VII: «4 h du matin, Châalis». 2ème apparition d’Adrienne et... la dernière! «esprit montait de l’abîme, vainqueur des enfers, cet esprit, c'était Adrienne; angélique, apparition» (mais ceci est marqué aussi du coin de l’ironie: «carton doré, récitatif pompeux, tôle découpée, monde des rêveries», puis retour au temps de l’énoncé, après cette distanciation, qui montre que Nerval maîtrise son sujet et le construit, en toute connaissance de cause, très subtilement...)

Malgré la présence de Sylvie, en XI: «je menai Sylvie dans la salle même du château où j’avais entendu chanter Adrienne», il s'inquiète du destin de la religieuse (fin de XI). Est-ce ce souvenir qui sacralise Sylvie en sœur? en XIII, il réédite la même confrontation entre deux femmes, cette fois-ci Aurélie et Adrienne, avec un nouvel échec.

en XIV, fusion entre Sylvie et Adrienne: «seule étoile» (cf. El Desdichado), «qui chatoyait pour moi d’un double éclat, deux moitiés d’un seul amour. L’une était l’idéal sublime, l’autre la douce réalité»; ces citations sont valables aussi pour C) Sylvie.

CONCLUSION: Châalis est le royaume d’Adrienne, le centre du sacré vers lequel revient le narrateur. C’est le personnage le plus mystérieux de la nouvelle, ne serait-ce que par sa généalogie complexe: «petite-fille de l’un des descendants d’une famille alliée aux anciens rois de France», expression contournée qui reflète l’opacité de son identité… Mais descendant des Valois, représentant la féodalité chrétienne, mais aussi le charme maléfique de la famille florentine des  Médicis, elle s’oppose ainsi à une Sylvie proche des Lumières; la maison du garde-chasse rattache cette dernière en fait aux Grands, aux Condés; quant à Aurélie

 

C) Sylvie:

1 ère mention (II) «compagne toute jeune encore, Sylvie». elle boude à la fin de la soirée, vu l’attitude de son compagnon à l’égard d’Adrienne.

III: «bonne et pure de cœur. pauvre» (donc honnête?)

IV: le souvenir de la réconciliation avec Sylvie, avec sa description physique. Ils rêvent à deux.

V: «une dentellière, au sourire divin.»

VI: «vieille fée, dit Sylvie», très prosaïque. «fée des légendes éternellement jeune», pense le narrateur. Epoux et épouse (fin de VI)

VIII: Sylvie, fiancée, un peu jalouse; Gérard, toujours pris par ses rêves: «vous êtes une nymphe antique qui vous ignorez.»

IX: angoisse à Ermenonville sans Sylvie (cf. le dernier §, essentiel)

X: Sylvie réelle: «ingénuité d’autrefois, sourire plein de charme mais s’y oppose son air sérieux.»  fin de X: elle vivait au milieu d’eux comme une fée industrieuse, répandant l’abondance autour d’elle.

On entre alors dans un système d'opposition qui montre que Sylvie n’a aucune chance:

«modernes» contre «simplicité», «glace» contre «antique trumeau», «couchette de noyer» contre «lit chastement (!) drapé», «mécanique/gantière» contre «plus de dentelles.»

CONCLUSION: Sylvie est devenue une fée... industrieuse, une... fourmi? de cigale qu’elle était: elle a perdu son naturel (X): «elle phrasait»; elle est réaliste: le dernier § de XIV est désabusé.

en XIV: «sourire athénien», mais la trivialité de «Lolotte», avec ses deux... mioches?... «Là était le bonheur, peut-être; cependant...»

Notons que son nom évoque la nature: silva signifie forêt et offre une rime intéressante avec vie; de même son frère s‘appelle sylvains – autre effet de miroir, d‘ailleurs… Elle est en général insouciante, aime chanter, danser, elle est curieuse et un peu coquette: elle brûle d’envie d’essayer la robe que sa tante garde sous clef (VI). Elle n’est pas cultivée ni non plus ignorante: elle a lu les romans populaires et pour imiter le narrateur, la Nouvelle Héloïse. Elle est aussi tendre et sensible: petite fille, elle aime le narrateur et pleure lorsqu’il danse avec une autre. Mais elle a aussi les pieds sur terre et malgré sa lecture de Rousseau, elle a intégré son appel à la méfiance et ne se perd pas dans les dédales d’une passion romantique: son amour pour le narrateur est sincère, mais non débordant et lorsqu’elle constate qu’il semble la délaisser, elle finit par choisir une autre voie en épousant le «grand frisé».

Elle n’est pas insensible aux changements de la mode, à ses variations: sa robe d’indienne est une étoffe de coton très en vogue au XIXème, vu son faible prix aussi. Pensons au changement du mobilier. Surtout, Sylvie ne se laisse pas enfermer dans la procrastination, dans la nostalgie et les regrets: dès le début elle se sent de condition trop humble pour pouvoir longtemps plaire au petit parisien.

 

CONCLUSION GLOBALE:

un narrateur en quête de l’aimée, mais:

- les relations sensuelles, voire sexuelles (car il a vécu avec Aurélie, et n’en parle pas (cf. XIII) sont, soit éludées, soit refusées comme profanatrices. Sylvie devient une sœur, en cas de désir de séduction. Adrienne est une sœur spirituelle. Aurélie? Elle peut avoir un amant, le narrateur s’en moque, au début; et il accepte d’être quitté par Aurélie pour un bellâtre de seconde zone.

- Il cherche donc toujours une femme? En fait une sœur ou... une mère? Morte en 1810, enterrée en Silésie. cf. le thème de la clarté lunaire, du fantôme d’une disparue cf. eau morte (2§ de III), avec un feu follet, qui renvoie au dernier § de IX, avec une tour, l’eau d’un lac factice étoilé de fleurs éphémères, ce qui semble bien représenter la mort.

à chaque fois, la même angoisse: eau morte (XIV), les amazones (femmes-hommes) sont mortes, comme la mère de Gérard qui a suivi son mari, médecin militaire...