IV: les éléments comiques.

Cette étude n’est pas paradoxale car Gérard a su doser très subtilement dans son texte entre tragédie d’un amour poursuivi qui échappe sans cesse et distanciation ironique, toujours sensible; il n’est que de parcourir le texte.

A) où abondent les remarques amusées, qui impliquent un regard critique, loin de toute ambiance onirique.

un trait caricatural: «en grande tenue de soupirant» (description de Gérard par lui-même au théâtre à Paris: le trait est donc incisif, sans nul besoin de croquer plus en détail, c’est un croquis allusif, pris sur le vif.

avec une petite pique contre les esclaves (par amour!) du théâtre: amateurs forcés, loges garnies de bonnets - les êtres humains disparaissent et ne servent plus que de décoration, ils se caractérisent uniquement par leur apparence extérieure - ou de toilettes surannées.

une remarque misogyne: les médaillons (=petits portraits ronds) charmants des actrices qu’un oncle du narrateur utilise pour parer ses tabatières: le rapprochement est trivial

Nul n’échappe à sa moquerie: même le cénacle romantique du Café de Valois est ridiculisé gentiment: les plus timides d’entre nous allaient voir aux fenêtres si les Huns, les Turcomans ou les Cosaques (tous barbares jusqu'au bout des ongles!) n’arrivaient pas enfin pour couper court à ces arguments de rhéteurs et de sophistes; ici est donc dénoncé l’artifice de ce milieu d’intellectuels... Son appartement aussi subit l’assaut de ses piques rapides: splendeurs de bric-à-brac qu'il était d’usage de réunir à cette époque pour restaurer dans sa couleur locale un appartement d’autrefois... le mouvement, excellent sans doute (=pétition de principe), n’a pas été remonté depuis deux siècles, ce qui est paradoxal. Et le narrateur n’a pas acheté cette pendule pour savoir l’heure (allusion touchante à Diane chasseresse - la baronne de Feuchères, mais allusion distanciée par la froideur de la réflexion extérieure!). Comble du ridicule: c’est son concierge qui a l’heure, sur un plat coucou!

Même le portrait amoureux de Sylvie n’échappe pas aux remarques déconcertantes: «éclairant tout à coup des traits réguliers et placides»... «au milieu des minois chiffonnés de ses compagnes (curieuse attention pour les autres filles)»

Nous ne serons donc pas surpris de la petite pointe contre l’inculte Sylvie, ridicule avec sa pseudo-référence culturelle: comparer Rousseau avec Auguste Lafontaine (?), un best-seller de l’époque! Elle progresse en XI, en citant Walter Scott, mais avec un succès très mitigé, car le narrateur lui en veut... le «elle phrasait» s’avère très dur... La promenade devient même grotesque: accompagnement d’un âne et d’un petit garçon très éveillé...

Narquoise aussi envers soi-même que cette réflexion en a-parte de la fin du chapitre Le père Dodu: C’est (remarquons le présent, en fait d’énonciation: la malédiction perdure par delà le texte énoncé et frappe encore l’écrivain - ou le narrateur?) une fatalité qui m’était réservée d’avoir un frère de lait dans un pays illustré par Rousseau - qui voulait supprimer les nourrices.

Mais cette auto-critique dure peu: on retrouve la voix de la médisance perfide avec l’antiphrase au début de XII (Aurélie): un talent de l’époque: admirons la gifle en si peu de mots! Quelle économie dans l’avanie! Il repousse les prétendants sous le terme global d’amoureux vulgaires: l’insulte déborde de la bouche... Il s’y intègre: que dire qui ne soit l’histoire de tant d’autres, ainsi fait-il partie de ce ramassis méprisable. On ne sait comment prendre l’engagement du beau jeune homme du cercle dans les spahis: l’humour devient très noir! Aurélie finira dans le lit du jeune premier ridé, le régisseur. Quel réalisme! Sordide: Cet homme... lui avait rendu des services.

On voit donc qu’au fil du texte, l’humour souriant sombre dans le tangible le plus répugnant, car manquant de hauteur. Même si l’esprit reste aux aguets, sensible au manque d’élégance de l’outrance, comme l’atteste, au début de XIV, la réflexion en a-parte, qui montre que l’écrivain se regarde écrire: «qu’on me pardonne ce style vieilli», comme, plus loin: «dans ce lieu philosophique, on a bien négligé l’église». Le rapprochement avec le romantique Werther souligne que la distanciation du souvenir et de la nostalgie ont guéri les blessures, avec: «moins les pistolets qui ne sont plus de mode». Comme si ces armes avaient été portées par Werther, afin de suivre la mode... Le tout se termine sur une pirouette, et un grand éclat de rire, malgré le triste destin d’Adrienne, qui nous touche, comme Sylvie.

(VII, Châalis) Remarquons, pour conclure qu’Adrienne échappe à toutes ces attaques, malgré son nimbe de carton doré qui ceignait sa tête angélique, et qui se transfigure, sublimé, en cercle de lumière.

B) ces piques, amusantes mais rapides, n’empêchent pas de plus longs passages de franche comédie, soulignant, voire dénonçant, pour reprendre Le rire de Bergson, des traits de caractère:

la réaction de Gérard découvrant l’amant de celle qu’il aime, en I, nuit perdue

en IV, le voyage à Cythère où se poursuit d’abord la brouille évoquée en II (Adrienne), puis la réconciliation attendue, avec une analyse et une présentation fines du comportement des deux partenaires.

Plus franchement comique, la scène d’ivresse du frère de Sylvie et du galant du bal, au Bal de Loisy (VIII), qui relâche la tension après les retrouvailles entre Sylvie et le narrateur, entachées, elles aussi, de scènes de genre: l’arrivée du parisien dans la fête qui s’étiole, la crainte de Sylvie en tombant sur une citation de La Nouvelle Héloïse, sa jalousie subreptice qui s’allume en évoquant les jolies femmes de Paris...

Sylvie, jalouse d’Adrienne

Globalement, Adrienne et ses amants renvoient aux poncifs du théâtre de Boulevard, surtout avec le dernier élu. Elle a tout d’une cocotte ou d’une demi-mondaine.

2 fois  se rejoue une mise en scène (Châalis), avec une mise en abîme plus sympathique: Othys, où le passé et le présent se mêlent

Mise en abîme assez amusante, pour le lecteur extérieur, que ce drame écrit pour Aurélie (XIII)

Le père Dodu joue le Père la Pudeur, pour ensuite se montrer très gaillard, voire obscène.

Mais la comédie peut être sérieuse et évoquer l’incompréhension entre les êtres; ainsi, en XI, où le narrateur, malgré ses efforts réitérés, par maladresse insigne, perd Sylvie... qui lui tend pourtant pour finir la perche, à mots couverts. Même si tout ceci se termine sur... rien: pour des raisons bien prosaïques, le narrateur ne fait pas la déclaration attendue, au début de XII.

En fait, globalement, l’humour n’est pas gratuit: il intensifie, paradoxalement, les sentiments ressentis et rend le narrateur présent, avec ses réticences, ses hésitations dont il a pleinement conscience, comme nous; en fait, le narrateur essaie de cacher ses sentiments en soulignant ses ridicules par la caricature et la satire. Le plus fort est que, si nous ne sommes pas dupe, lui non plus!