Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut

 

 

Le coup de foudre, de :«J’avais marqué le temps de mon départ d’ Amiens» jusqu’à «s’il n’opérait souvent des prodiges».

 

Le texte que nous allons lire se situe au tout début de l’histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut; Ce roman de mœurs à forte tonalité autobiographique, avec les arcanes du roman à clefs tout en s'inscrivent profondément dans les réalités sociales et économiques du temps, paru à Amsterdam en 1731 pour l'édition princeps suit les 6 tomes des Mémoires et aventures d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde; ce dernier se nomme le marquis de Renoncour; homme respectable, expérimenté, à l'âge de 60 ans, il précise dans son avis qui sert de prologue au roman lui-même qu'il veut peindre, avec le chevalier, un caractère ambigu, un mélange perpétuel de vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons sentiments et d'actions mauvaises: il s'agit de rendre un service considérable au public [...], l'instruire en l'amusant. Oui, à en croire le véritable auteur de ces mémoires, l'abbé Prévost, il s'agit d'un traité de morale agréablement réduit en exercice, ce qui ne manque pas de sel de la part de notre prêtre, élève des Jésuites, soldat de fortune, bénédictin de l'abbaye de Saint-Maur, ayant prêté la main à un écrit satirique du temps: les Avantures de Pomponius, chevalier romain, ou l'histoire de notre tems - où  les amours du régent sont évoquées, pour mieux les excuser - collaborateur émérite à la Gallia Christiana, défroqué - ou plutôt ayant quitté son ordre régulier sans que son bref de translation eût été fulminé-, exilé, converti au protestantisme, amant de Lenki Eckhardt, ce pour la partie de sa vie antérieure à l'édition de notre roman. Comme sa vie échevelée, l'abbé Prévost, au moment de notre texte, a déjà singulièrement compliqué sa trame narrative: en effet, avant de donner la parole aux souvenirs du chevalier, le marquis est censé l'avoir rencontré à Pacy une première fois, en compagnie de sa belle, dans un convoi de filles destiné à la Nouvelle-France. Le destin de ce couple l'a apitoyé. Il l'a aidé financièrement. Deux ans plus  tard, il retrouve le chevalier, seul, en piètre équipage, et écoute sa... confession au Lion d'Or à Calais. Notre héros est âgé de 17 ans. On lui a conseillé d'entrer dans l'état ecclésiastique plutôt que de rejoindre l'Ordre de Malte, dans lequel il a été reçu «de minorité», pour devenir effectivement chevalier une fois ses études terminées. Son père lui a promis de l'envoyer à l'Académie (monter à cheval, faire des armes et tous les exercices que doit savoir un gentilhomme) après ses vacances, suite à ses études de philosophie à Amiens en compagnie de son ami Tiberge. C’est donc dans un moment de loisir, d'attente, de suspens entre deux engagements que nous retrouvons le Chevalier.

 

Lecture.

 

Dans ce texte, le narrateur évoque un souvenir marquant: celui d'un coup de foudre, marqué par le tragique

 

I) un souvenir marquant: Le pronom de la première personne: «J'» permet au souvenir de prendre corps et de nous être présenté précisément, avec la reconstruction propre à la mémoire: les circonstances de la première rencontre sont exposées de façon exacte et développée, sur un registre réaliste, aussi bien en ce qui concerne les références spatio-temporelles que personnelles; Ainsi, une date a été prise: «J'avais marqué le temps». Le passage précédent nous permet de comprendre pourquoi le narrateur doit quitter Amiens, et son «départ» était imminent, avec une exactitude quasi scientifique: «un jour plus tôt», avec le surenchérissement: «la veille». Mais déjà le souvenir nous semble bien travaillé:

d'abord, le plan du passage est net:

I) la promenade anecdotique, banale, en passe-temps, de deux jeunes en vacance. II) une apparition qui enflamme III) l'échange d'informations, puis de sentiments IV) la décision inéluctable V) réflexion à posteriori: l'amour est un grand professeur...

Ensuite, le narrateur répète ses idées, comme dans la conversation courante, mais avec une périphrase: «celui que je devais quitter cette ville». Les renseignements, via les évocations, se complètent, se poursuivent: dans le paragraphe précédent, des Grieux nous a donné son nom et son titre, et mentionné la présence d'un ami; Il nous donne maintenant l'identité de ce dernier: «Tiberge». La mémoire sélective n'a bien sûr gardé de l'anecdote (au sens étymologique du terme: morceau choisi) que ses traits les plus saillants, voire les plus élémentaires: la flânerie: «étant à me promener», un événement fortuit : «nous vîmes arriver», et le train-train quotidien est confirmé par la relative d'habitude: «où ces voitures descendent», le démonstratif soulignant la permanence du souvenir. Notons que la phrase déroule ses volutes, comme le coche son déplacement, régulièrement. Le Chevalier insiste avec le restrictif: «n'... que», et l'exclusif: «pas d'autre motif», pour mieux souligner la banalité de leur comportement. Lui existe avec Tiberge: «nous», au rebours des ombres évoquées par l'impersonnel et l'approximatif: «quelques». A peine ces femmes sont-elles mentionnées en sujet réel qu'elles disparaissent, dégageant ainsi la place, par contraste, dans la scène représentée par des Grieux, à celle qui prime dans le souvenir: il est remarquable que les deux verbes soient à l'impersonnel: «Il en sortit, il en resta une»: ce souvenir est rendu d'autant plus crédible que le centre d'intérêt de jeunes gens normaux est bien le sexe opposé, avec le regard qui se focalise sur «une», «seule». Comme il arrive souvent quand on évoque un souvenir, un élément qui semble gratuit remonte à la surface, de façon floue: «un homme, âge avancé, qui paraissait». Mais c'est que l'inconscient a gardé trace d'un accès rapide de jalousie: la jeune femme est-elle accompagnée? Nous passons alors au ressenti du héros, l'impact de cette apparition («parut») en son for intérieur: «moi», avec son anaphore soulignée par «dis-je»: le souvenir est encore frappant, au point que le narrateur s'en explique et entend montrer combien ceci est... essentiel. Ce souvenir ramène à la surface les anciens défauts: «excessivement timide et facile à déconcerter» et dénoncés comme tels: «faiblesse». Le dialogue s'instaure sans problème: «je lui demandai..., elle me répondit»; Le souvenir est exposé sans artifice, en jouant sur l'évocation implicite: tout se passe comme si Prévost faisait revivre une scène déjà vécue par le lecteur, en instaurant une forme, sinon de complicité, du moins de connivence subtile; en fait, le souvenir se partage: n'écrit-il pas: «je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments». Le texte laisse ensuite la place à un vivant style indirect libre, c'est-à-dire sans introducteur: «c'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent», mais le jugement distancié - déjà rencontré avec: «sans paraître embarrassée, ingénument, bien plus expérimentée que moi» -  intervient: «pour arrêter sans doute». A l'intensité du souvenir revécu: «cruelle» se mêle donc la réflexion a posteriori: «qui a causé dans la suite». Prévost s'appuie derechef sur l'imaginaire de son lecteur, par ses allusions: «toutes les raisons». Dans ce flux de paroles, une pause: «après un moment de silence». Et des Grieux de citer au style indirect («elle me dit») les propos exacts de la maîtresse de son cœur. Il insiste sur l'exactitude de son rapport: «en prononçant ces paroles». Il évoque son état d'esprit lors de son acceptation, avant de passer à sa proposition de service, faite avec une éloquence remarquable, en un jeu subtil de balancement: «sur mon honneur/sur la tendresse infinie» + relative, suivie d'une deuxième structure binaire symétrique de la première, une sorte de programme, le deuxième élément étant cette fois-ci plus court... Après cette promesse (cf. le conditionnel qui est un futur direct), le texte revient derechef sur lui-même, comme des Grieux sur son souvenir: «d'où me venait alors tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer»... Mais des Grieux oublie bien vite qu'il a brillé dans ses exercices publics, juste avant, à Amiens, en présence de Monsieur l'Evêque, certes sur des matières hautement spirituelles; il n'en reste pas moins que l'intensité du souvenir fausse ici son jugement: il avait au moins appris à tourner de longues phrases...

 

II) ce texte relève certes d'un genre littéraire, le roman d'amour, avec la scène à réussir, celle du coup de foudre, au point que c'est devenu un lieu commun - peut-être un peu moins commun à l'époque de Prévost... le cinéma ne s'en privera pas! Et c'est là que Prévost fait preuve de son grand art, avec une économie de moyens rares. Il commence paradoxalement car nous avons vu que ce coup de foudre est revécu négativement, a posteriori. Il n'en reste pas moins qu'en racontant la scène, des Grieux semble la revivre et se montre fort peu guéri! Il nous fait participer à sa vacance intellectuelle, qui correspond à sa vacance sentimentale, et même sexuelle («ni regardé une fille avec un peu d'attention»): «étant à me promener, pas d'autre motif que la curiosité»... le regard semble errer sans rien qui l'accroche, sinon le mouvement accoutumé. Subitement, par un violent contraste, voire une totale antinomie, le mouvement de la vie commune semble s'arrêter: «Mais, il en resta une»; sa présentation est très rapide: «très jeune»; elle semble libre, accessible et en attente, après un premier mouvement: «qui s'arrêta seule dans la cour». Déception, elle attend banalement son bagage. Tout nous a frappé, rien ne s'est passé, apparemment. En fait, entre-temps, le coup de foudre a lieu: «Elle me parut», («elle» en premier avec le «me» atone), l'impression, avec le «si» d'intensité - mais on ne saura jamais à quoi tient physiquement le charme de Manon: à chacun justement de se la représenter en fonction de ses fantasmes, ceci est de la dernière habilité de la part de notre abbé, fin connaisseur de l'âme masculine... Et l'effet immédiat: le narrateur ne se reconnaît plus, il en est complètement retourné, transformé, on oserait presque écrire : converti; Pour le marquer, il évoque son état passé: «jamais, ni... un peu, sagesse, retenue», et termine, en paradoxe, par une inattendue («tout d'un coup») effusion lyrique de ce qu'il subit: «je me trouvai enflammé»... avec la brutalité du transport qui, à l'époque, indique que l'on a perdu tout contrôle sur soi-même. Le «transport» nous semble ici plus psychique que physique, car cela mettrait des Grieux dans une situation fâcheuse peu favorable à la prise de contact oral. Notons encore une fois l'imprécision volontaire des termes, après le souci maniaque du détail concret dont a fait preuve notre texte dès le début du témoignage de des Grieux. Il s'agit donc bien là d'une volonté artistique de l'écrivain. En fait, l'image est éculée: pensons au titre racoleur des feuilletons, type: les feux de l'amour. Mais le grand art de Prévost est de donner vie aux termes les plus banals, les plus usés par la littérature. Comme l'accumulation de ces : «moi, je, mon». Passons à «excessivement timide et facile à déconcerter», encore une fois aux antipodes de notre remarque précédente, car Prévost manie l'art de la variation de façon consommée: l'amour est bon maître et a permis au héros de se former, au-delà de toute espérance.

[survol : Certes, nous le savons par la suite du texte, mais aussi par la présentation qu'en a fait l'homme de qualité... le marquis de Renoncour: «il me répondit honnêtement», et des Grieux de résumer avec brio, voire une certaine verve, ses déboires depuis le départ de Manon en charrette. La suite est de la même veine: «La bonne grâce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune homme me remercia», ce pour l'épisode de Pacy-sur-eure; au Lion d'or à Calais, deux ans plus tard, c'est encore mieux: «je veux vous apprendre»... et l'«histoire» de commencer... ]

 

La périphrase: «maîtresse de mon cœur», qui est, à tout prendre, d'une grandiloquence ridicule, retrouve en fait une certaine fraîcheur, et nous croyons l'entendre pour la première fois, car pour nous, des Grieux est devenu notre confident et nous l'écoutons avec toute notre attention en éveil, comme le marquis de Renoncour... Son évocation de l'effet de l'impact du coup de foudre est si concise qu'on ne peut que l'admirer. Et le plus fort est qu'ensuite, le texte reprend sa banalité apparente. Mais il est maintenant nourri par la passion: les «politesses» sont de mise pour la prise de contact et le rapprochement des ... amants? Pour l'instant, la J. F. répond «ingénument», donc avec la confiance de la débutante - apparemment, vu la suite! En fait, les dés sont pipés: Dans ce jeu de l'amour, il n'y a plus - depuis le coup de foudre de d. G., de hasard car «elle était bien plus expérimentée que moi»... (la suite du roman ne nous dit rien sur la virginité de Manon; seule, celle de des Grieux est implicitement mentionnée); tout ceci permet un retournement très humoristique de la scène de séduction classique: le don Juan se doit d'emporter de haute lutte le cœur de sa belle. Or, ici, c'est un virtuel empoté (du moins, vu son passé et ce qu'il dit de sa timidité, c'est ce que l'on attend: une déclaration sur le registre comique) qui s'en tire (passez-moi l'expression!) très bien, mais aidé en cela par la J. F. bien plus habile et fine: Nous avons l'impression passagère que tel est (é)pris qui croyait prendre, et ceci participe aussi de notre intérêt à la scène... Entre-temps, notre victime du coup du cœur se voit en péril: Prévost ose retourner l'adage classique: «l'amour rend aveugle» par son contraire, affiché haut et fort: «l'amour me rendait déjà» (il insiste) «si» (sic!) «éclairé» (la métaphore est limpide, ici par rapport au proverbe!) ... Et des Grieux repasse au pathétique: «coup mortel», avec, derechef, un décalage du lieu commun car on attendrait: «pour mon amour», on a droit à l'évocateur: «mes désirs», moins respectueux, plus intense, avec ce que le terme «religieuse» implique de fantasme inassouvi. C’est la femme interdite (et les censeurs du temps l'ont bien compris ainsi). En ce sens, l'abbé Prévost a des accents pré-sadiens! C’est bien le désir de des Grieux qui est au centre et qu'il veut concrétiser, contre les tabous/interdits sociaux! Et notre ingénue libertine - pour citer Colette - n'est pas de reste!)... Le commentaire sur les paroles exprimées donne le ton à la chanson des banalités: «je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments». Encore une fois, rien de précis, une simple allusion, et nous sommes touché! L'économie de moyens est extrême. La jeune fille recluse au couvent contre sa volonté est un classique de la littérature érotique (cf. l'allusif et sensuel: «penchant au plaisir» qui s'était déjà déclaré) et Diderot s'en inspirera dans la religieuse. Evidemment, l'amant s'oppose à cet enfermement, mais ici uniquement par des paroles, alors que la j. f. elle-même n'est pas d'accord («malgré elle!»). Mais ce n'est que pour permettre à l'amant de conter fleurette. Ceci fleure la scène de comédie (cf. l'alliance en structure binaire de l'amour naissant et de l'éloquence scolastique»! repris par le balancement «ni rigueur ni dédain»). Lors du moment de silence, on sent que la J. F. pèse la situation: peut-elle s'appuyer sur un tel débutant? Reconnaissons qu'elle n'a rien à perdre: elle joue son va-tout, en fine mouche (ce que ne fera des Grieux qu'aux Amériques, en voulant épouser Manon...). C'est que le coup de foudre n'est pas ici réciproque... Elle fait donc appel à la pitié de son amoureux: «elle allait être malheureuse», en jouant de ses atouts, ce que le narrateur évoque non sans lyrisme: «La douceur de ses regards» (sans occlusives sourdes, avec les liquides), «un air charmant (re-!) de tristesse» (allusion d'autant plus prenante qu'elle est floue!); mais le narrateur ne se veut pas la dupe de la comédie amoureuse, que la J. F. joue très bien: il se rabat - ce qui est plaisant - sur la fatalité, alors qu'il s'agit tout simplement de sa propre pulsion sexuelle. Ce que le texte évoque malgré tout à mots couverts, puisqu'il ne balance pas... Les grands mots viennent à l'appui, pour rassurer, conforter car le j. h. sent sa propre fragilité: «l'honneur», puis, de façon plus convaincante, mais encore camouflée derrière les mots, le désir, avec: «la tendresse infinie»; il s'agit de présenter la chose avec délicatesse: «qu'elle m'inspirait déjà», comme une muse. Le don du cœur, de la vie, comme dans l'amour courtois, s'opère: «j'emploierai ma vie», en une promesse touchante, mais peu réaliste (cf. «mes espérances allaient échouer si elle n'eût eu assez d'esprit pour suppléer à la stérilité du mien».). Ce coup de foudre se termine sur un roman larmoyant: «la délivrer de la tyrannie de ses parents», en une outrance pathétique, puis, plus concrètement, donc bien platement: «la rendre heureuse». C'est ce côté trivial qui rend le roman profondément crédible: il évoque ce qui concerne chacun de nous, sans qu'il ose le dire... La réflexion finale confirme le côté didactique, formateur de l'amour, reprenant un thème du temps à la mode: nous n'en voulons pour preuve que la pièce de Marivaux: Arlequin poli par l'amour. Notons que le narrateur n'est pas encore revenu de sa transformation: «étonné mille fois», avec l'effet de ressassement quand on a vécu une expérience inoubliable: en y réfléchissant; la seule explication qu'il trouve recevable, car appuyée sur des constatations acceptées de tous: «souvent des prodiges», l'amour, avec son pouvoir divin. Et l'évocation de ce coup de foudre de s'achever sur cette réflexion païenne... qui disculpe notre héros de toute conséquence fâcheuse...

 

III) Car ce coup de foudre est marqué d'emblée négativement: le passage qui précède accumule les termes inquiétants: «j'aurais toujours été sage et heureux, précipice où mes passions m'ont entraîné, naufrage de ma fortune et de ma réputation»; Tiberge lui-même en subit le contrecoup: «chagrin, inutiles, durement», avec le retour de des Grieux en: «ingrat qui s'en offensait et les traitait d'importunités». Et notre passage continue sur ce registre pathétique! Il commence par l'élégie: «ah! Que ne le marquais-je un jour plus tôt!» Puis le regret: «j'aurais porté», avec l'intensité du: «toute mon innocence». Mais le destin semble mener la danse: «la veille même», ceci sous-entendant que tout ce qui va suivre aurait pu ne pas avoir lieu.. Et une partie du passage va être marqué par cette éventualité, avec la question implicite: qui a voulu que je fasse ça? Car tout procède comme dans la chronique d'une catastrophe annoncée: l'innocence: «d'autre motif que la curiosité». La vie est normale: «qui se retirèrent aussitôt». Subitement, l'événement discordant: «Mais». La jeune fille semble dûment chaperonnée: «un homme d'un âge avancé qui paraissait lui servir de conducteur». Comme dans un conte, voici l'obstacle à contourner... Les termes utilisés relèvent du fantastique: «charmante» a un sens très fort - qui a des charmes, sinon l'ensorceleuse? - avec la brutale transformation, involontaire, de la victime qui clame son irresponsabilité en structure binaire: «moi» en anaphore, deux relatives avec «pensé/regardé», puis une troisième relative mais c. du nom avec deux cod: «la sagesse et la retenue»: «qui n'avais jamais pensé, ni regardé... dont tout le monde», oui, les moyens de résister s'accumulent, en pure perte, trop tard: «je me trouvai», verbe d'état soulignant la transformation passive de l'être, en dehors de sa participation active, et au passé simple, impliquant l'immédiateté; Il devient esclave: «maîtresse», il ne s'appartient plus. Comme après une grande catastrophe, la vie semble continuer son cours, banalement, comme la conversation entre les deux jeunes gens. Mais le danger est déjà là, et va demander des décisions rapides et définitives: «coup mortel». Et le texte est ici d'autant plus touchant que la cause est exposée: «penchant au plaisir», mais que cette connaissance est inopérante; certes, on n'envoie pas sans raison, «malgré elle», une jeune fille au couvent; c'est là que le «sans doute» est ambigu: c’est une réflexion de l'énoncé ou de l'énonciation, puisque le texte de Prévost oscille sans cesse entre les deux et passe très naturellement de l'un à l'autre, cf. les deux dernières phrases de notre extrait... Ceci participe au tragique du texte: il rend tangible l'inéluctable: dans la suite, tous ses malheurs et les miens, avec des pluriels et un «tous» frappants. Pour la jeune fille, son destin est tout tracé: elle ne prévoyait que trop qu'elle allait être malheureuse: il est difficile d'être plus pessimiste en moins de mots et avec une telle économie de moyens, avec le Ciel, plus proche du destin que du Dieu chrétien: «c'était apparemment la volonté du Ciel». Méditons le: «apparemment», qui montre la réticence, la restriction mentale, dirait un jésuite ou l'abbé Prévost, de l'être humain. Le reste semble plus conforme à l'orthodoxie catholique: «puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter». Mais la véritable foi serait d'accepter sans manœuvre dilatoire immorale!!! De ce point de vue, des Grieux, de retour des Amériques, est plus superstitieux que croyant: «l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma perte» - on voit mal d'ailleurs comment de tels propos se concilient avec ceux de la fin, où des Grieux semble reconverti par Tiberge: «les semences de vertu qu'il avait jetées autrefois dans mon cœur commençaient à produire des fruits dont il serait satisfait». Or, de quoi Tiberge serait-il satisfait, sinon de voir des Grieux prêtre? Mais il est vrai aussi que des Grieux est l'homme des contradictions... Il continue à plaider l'irresponsabilité: «ne me permirent pas  de balancer un moment»: (misère de l’homme sans Dieu, avait écrit Pascal dans ses Pensées) il ne s'agit pas de réfléchir, il n'a même pas le temps d'hésiter. Le terme «infinie» vient corroborer cette explication-justification, comme: «ma vie», les autres termes extrêmes: «tyrannie de ses parents» (qui, à la notable exception de la crapule fraternelle, nous resteront à jamais inconnus !) (négatif), «heureuse» (positif). La réflexion finale remet sur le compte de l'amour la transformation. mais, en dernier analyse, cet amour lui été insufflé par la fatalité, son destin négatif...

 

NOTE ANNEXE SUR LE MARIAGE DES MINEURS: un mariage de ce type n'aurait pas forcément été déclaré nul et cassé - même si Manon aurait pu être accusée de subornation - mais aurait entraîné l'exhérédation de facto (=perte de l'héritage paternel. Notons qu'il était déjà obéré par le fait que des Grieux est le fils cadet. D'où l'intérêt du fils aîné, son frère, à le mettre de côté: cela augmente sa part d'héritage, objectivement). Au reste, se marier dans ces conditions n'était pas facile: la présence du propre curé des conjoints était requise, ou son consentement. Or le couple n'a pas résidé à Paris les 6 mois nécessaires pour y élire domicile. Dans ces conditions, aucun curé parisien, sauf dons très substantiels, n'aurait accepté de bénir leur union. cf. le mariage de Roxane chez Rostand.

 

 

EN OUTRE, THE LAST BUT NOT THE LEAST, nous tenons à remercier une fois pour toute, au nom des impétrants. les éditions Garnier pour leur contribution, en éditant le travail de Deloffre et Picard, à une appréciation pesée du roman de notre abbé…