La littérature dans Cyrano de Bergerac

 

  1. de par le titre même : le héros éponyme, Savinien de Cyrano de Bergerac, est un  auteur qui a son entrée dans le Larousse : écrivain français (Paris, 1619 – id. 1655) ; de petite noblesse (le nom de Bergerac est celui d’un petit domaine familial), il entre dans l’armée, mais il doit, en 1641, à la suite d’une grave blessure reçue au siège d’Arras, renoncer à tout avenir militaire. Disciple, dit-on, de Gassendi, il fait partie, en 1653, de la maison du duc d’Arpajon. Deux ans plus tard, il meurt, frappé accidentellement par une poutre détachée d’une toiture. Il a composé deux œuvres pour le théâtre : la mort d’Agrippine (1653), tragédie d’une haute valeur dramatique et le Pédant joué (1654), comédie d’une verve désordonnée dont Molière faisait grand cas. Ses œuvres les plus populaires sont deux romans : Histoire comique des Etats et Empires de la Lune (1657) et Histoire comique des Etats et Empires du Soleil (1642). Ces voyages imaginaires évoqués lors de sa rencontre opinée avec De Guiche (sc. 13, acte. III) s’inspiraient d’œuvres analogues de John Wilkins et de Francis Godwin. Mais Cyrano y met sa note propre, qui est l’audace de ses vues sur la nature et la politique. Dans ses Lettres, l’excès voulu des métaphores veut s’opposer à la prose classique que Cyrano juge fade, sans couleur et sans nerf. La tragédie de Cyrano sera mentionnée explicitement au v. 315, acte II, sc. 7 : «Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine», dit Le Bret à son ami. Effectivement, cette pièce sera jouée en 1653, à l’Hôtel de Bourgogne,  et fera scandale. Notons que la proposition de De Guiche n’est pas sans mépris : Vous avez bien rimé cinq actes, j’imagine ? Et Cyrano ne peut manquer, comme l’indique la didascalie d’être tenté et un peu charmé. La suite est moins plaisante : (Richelieu) est des plus experts. Il vous corrigera seulement quelques vers. Une véritable insulte pour Cyrano… Tout serait à citer ici, puisque ensuite De Guiche évoque une figure prémonitoire de Cyrano. C’est que la littérature la plus reconnue officiellement, nous allions écrire universitairement, est convoquée : Corneille avec la première du Cid lors de l’acte I, sc. 1, v. 27, en fait monté au théâtre du Marais en 1636 et non à l’hôtel de Bourgogne ! La pièce est citée après Rotrou, d’ailleurs, non sans humour de la part de Rostand ; n’oublions pas la Clorise, de Balthazar Baro, objet aussi des foudres de Cyrano ; au final Molière (V, 6) : que diable allait-il faire… au v. 256 citant Les Fourberies de Scapin. Nous en passons d’ailleurs !

 

  1. De fait, la littérature joue plusieurs rôles :

·         Alimentaire : v. 320, id., même si c’est une insulte pour Cyrano (v. 321 – 323), cf. 356-357, et toute la tirade du : «Non merci», spécialement v. 370, 372-373, 376-377 acte II, sc. 8 ; ceci pousse à la servilité la plus basse : 379, 383. Notons que cet aspect trivial, réaliste – et de tout temps, avant ou après les droits d’auteur ! – a été évoqué par le début de l’acte II, la rôtisserie des poètes puisque, si la littérature ne nourrit pas son homme, l’homme peut se nourrir chez Ragueneau de… poésie ? Notons qu’avec la duègne, la littérature devient même strictement utilitaire (II, 5), ce de la façon la plus basse : «Voici deux sonnets de Benserade», Saint-Amant, Chapelain, en une dégradation triviale, certes, mais qui nous pousse aussi à réfléchir sur la relativité de toute œuvre littéraire, voire de toute création, en fait : à chaque fois, chez Rostand, la plaisanterie sert de faux-nez à la réflexion philosophique… E. R. n’évite pas le mauvais goût : que penser de l’utilisation que Lise pourrait faire de la prose, comme l’évoque à mots couverts, non sans obscénité, Ragueneau, au tableau II : «avec des vers, faire cela… Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?» Faut-il voir une allusion scatologique au verbe «faire» ? Mais nous allons choquer de prudes oreilles

-               non seulement la passion de Roxane : De Neuvillette est beau car il a les cheveux d’un héros de d’Urfé (cet auteur étant un des deux qui a permis à Rostand jeune en 1887 de recevoir le prix de l’Académie française), ce qui lui donne d’ailleurs toute la politesse attendue, et non la sauvagerie d’un inculte,

-               mais c’est aussi l’objet des salons, dont celui de Clomire (III, 1, v. 12, puisque le Tendre, avec sa célèbre carte, est le sujet d’un discours (cf. l’Astrée, d’Honoré d’Urfé). Elle permet même de s’affronter entre pédants, voire cuistres ? v. 24 (id.). Et sa pierre de touche est l’Esprit, v. 40, avec des preuves explicites, des citations IN TEXTO et IN EXTENSO : v. 48, 50. Ceci ne va pas sans rappeler le cher Ménage et ses Menagiana, où il cite le Maréchal de Boufflers, en deux variantes. Ne lui a-t-on pas dit : il court après l’esprit ? – Il ne le rattrapera jamais / je parie sur l’esprit !

-               De toute façon, Cyrano est une véritable anthologie en grec, un florilège en latin, avec ses références multiples, parodies diverses et évocations variées (cf. 1 supra) ; par ex. III, v. 248 : l’eau fade du Lignon, III, v. 254 : parler comme un billet doux de Voiture. Autre allusion culturelle : à l’arrivée inopinée du capucin : Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ? (III, v. 321)… En fait, la littérature n’est convoquée en tant que telle que pour permettre une distanciation ironique. Ainsi, l’allusion aux trois mousquetaires exprime combien Cyrano est épris, mais c’est pour mieux se déprendre ensuite, à sa grande confusion : v. 353. Et Cyrano malgré son athéisme épicurien (cf. ses allusions à son maître Gassendi (cf. III, v. 19) de se rabattre aussi sur Lazare pour mieux se moquer de lui-même, déconfit et désirant, III, v. 362. Tout type de littérature y passe, même Cendrillon  (IV, 230 – 232), et dans la bouche de Roxane ! Les anciens, avec Homère, la Pénélope de l’Odyssée (IV, v. 398, V, v. 53), image antinomique de Roxane : notre précieuse, comme elle le dit, est une Bergerac  (IV, 274)…

 

  1. La littérature est aussi convoquée dans cette comédie héroïque par le truchement de créations qui méritent plus ou moins l’appellation de littéraire :

Monsieur de Cyrano

Vraiment nous tyrannise,

Malgré ce tyranneau

On jouera la Clorise.

 

Ce qui met le comble à la fureur de Cyrano :

Si j’entends encore une fois cette chanson,

Ceci montre bien l’impact du verbe ! Les origines les plus anciennes de la tragédie sont convoquées : Thespis, premier auteur grec qui opposa un acteur au chœur, lors des Dionysies de –534. La chanson se prête à tout. Le trait sanglant comme ci-dessus, ou la rodomontade, comme dans celle des cadets de Gascogne (II, puis IV). Cf. infra

 

Avec son titre : v. 404-405, et la mise en place de l’impromptu : je choisis mes rimes.

Puis se développe l’artifice technique de la ballade elle-même, avec sa pointe amenée de loin ! Valvert a droit à différentes appellations, et Cyrano nous ballade de façon vertigineuse : Myrmidon (antiquité grecque), dindon (basse-cour), Laridon (La Fontaine), voire Prince, en un retournement final, avant l’estocade. Lui-même passe de soldat-ruffian (Espadon) au genre bucolique (Céladon), pour arriver au théâtre italien (Scaramouche)0 d’où un mélange des genres : raffiné : grâce, élégant, agile, puis réaliste, voire grotesque : larder, avec le corps qui se ridiculise, nous passons de flanc à cœur pour terminer sur : bedon, repris par : broche. Avec la scansion attendue du refrain : A la fin de l’envoi, je touche, où Rostand joue aussi sur le double sens ici d’Envoi, terme technique propre à la ballade (cf. Prince) mais aussi, envoi de la botte finale…

C’est un auteur. Il ne peut lui déplaire

Que l’on vienne trouble la pièce d’un confrère.

                        Les références aux pièces les plus connues abondent :

                                               J’aime Cléopâtre : ai-je l’air d’un César

                                               J’adore Bérénice : ai-je l’air d’un Tite ?

                                                           (cf. Corneille et Racine)

                        Même avant le combat à un contre cent, les références littéraires affleurent :

…Vous allez joindre, essaim charmant et fol,

La farce  italienne à ce drame espagnol (autre pièce dans la pièce, v. 593-4)

La vie est un théâtre : Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène (v. 607)

L’inverse comique de cette obsession littéraire est bien sûr Ragueneau (II, 1)

 

Et toi, sur cette broche interminable, toi,

Le modeste poulet et la dinde superbe,

Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe

Alternait les grands vers avec les plus petits,

Et fais tourner au feu des strophes de rôtis.

 Et le destin tragi-comique des livres :

                                               Ciel ! Mes livres vénérés !

Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !

Pour en faire des sacs à mettre des croquantes !

Ah ! Vous renouvelez Orphée et les bacchantes !

 

Les poètes, dans la bouche de Lise deviennent

 

                        Vos méchants écriveurs de lignes inégales.

En un superbe néologisme méprisant

 

·         Passons la «recette en vers» de Ragueneau : (II, 99 – 115), exemple de versification purement technique, seulement estimable par le travail que ce «poème» a demandé.

 

 

·         De 278 à 308, Cyrano claironne la chanson des cadets de Gascogne, reprise au tableau IV éponyme, pour clore l’acte (à partir de 527). … Notons qu’Edmond Rostand s’attaque ici au triolet, poème pour virtuose de la langue, à la structure affectée : chaque couplet est de huit vers, eux-même octosyllabiques en général, le premier, le quatrième et le septième vers étant identiques d’où son nom, le triolet lui-même se fait sur deux rimes : AB AAA BAB ; de même le second vers est repris au huitième. Compliqué ? Il suffit de le savoir… et d’observer la chanson elle-même. Ceci permet un effet de martèlement ici militaire, d’emphase grandiloquente, bien en adéquation et avec le tempérament de Cyrano, et avec la teneur de la chanson…

 

Cette lettre d’amour qu’en moi-même j’ai faite

                                               Et refaite cent fois…

                        Ce qui ne va pas sans rappeler l’art poétique de Boileau :

cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage

Cette première lettre, d’une totale sincérité, devient, pour Christian qui en hérite, celle du plus grand artifice (II, 542) :

Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ;

Tu verras que je fus dans cette lettre – prends – (tentation satanique ?)

D’autant plus éloquent que j’étais moins sincère !

                        Ainsi, les lettres de Christian prouvent son esprit :

                                               Ah ! qu’il est beau, qu’il a d’esprit, et que je l’aime !

 

                                                                         Il ne peut exister, à mon goût

                                               Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.

Et Roxane de citer de mémoire, des passages entiers, plutôt des morceaux choisis, des –ana en fait.

Est-ce cette fréquentation de ces belles lettres qui lui permettent d’en créer de toute pièce une nouvelle, pour faire pièce à celle de De Guiche, remise par le capucin v. 387 – 404, au tableau III ? Notre précieuse se montre ici très fine mouche, même si son subterfuge, trop tard éventé, provoquera la vengeance impitoyable de De Guiche.

Contentons-nous d’évoquer les lettres bi-journalières (IV, 380) du siège d’Arras, à l’origine du déplacement de Roxane (v. 386), dépréciées certes par Christian, comme attendu (v. 390-1)et, à bien y réfléchir, si l’on envisage comme Pangloss l’entrelacement des causes et des effets, la raison profonde de la mort/suicide de Christian. cf. aussi le rôle que joue la lettre d’adieu, cause de la fidélité de la veuve, devenu d’ailleurs scapulaire (V, 42) source d’une erreur de 15 ans (V, 13), source aussi de la révélation finale quand Cyrano lit la lettre à voix haute, à la surprise de roxane. Mais ceci permettra à celle-là de reconnaître la voix du balcon (v. 226)! Il y a d’ailleurs enfin adéquation, à 15 ans de distance entre le texte et son véritable auteur… C’est sur cette fusion, mortelle ! que s’achève l’œuvre, non sans… panache !