La
littérature dans Cyrano de Bergerac
· Alimentaire : v. 320, id., même si c’est une insulte pour Cyrano (v. 321 – 323), cf. 356-357, et toute la tirade du : «Non merci», spécialement v. 370, 372-373, 376-377 acte II, sc. 8 ; ceci pousse à la servilité la plus basse : 379, 383. Notons que cet aspect trivial, réaliste – et de tout temps, avant ou après les droits d’auteur ! – a été évoqué par le début de l’acte II, la rôtisserie des poètes puisque, si la littérature ne nourrit pas son homme, l’homme peut se nourrir chez Ragueneau de… poésie ? Notons qu’avec la duègne, la littérature devient même strictement utilitaire (II, 5), ce de la façon la plus basse : «Voici deux sonnets de Benserade», Saint-Amant, Chapelain, en une dégradation triviale, certes, mais qui nous pousse aussi à réfléchir sur la relativité de toute œuvre littéraire, voire de toute création, en fait : à chaque fois, chez Rostand, la plaisanterie sert de faux-nez à la réflexion philosophique… E. R. n’évite pas le mauvais goût : que penser de l’utilisation que Lise pourrait faire de la prose, comme l’évoque à mots couverts, non sans obscénité, Ragueneau, au tableau II : «avec des vers, faire cela… Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?» Faut-il voir une allusion scatologique au verbe «faire» ? Mais nous allons choquer de prudes oreilles
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non seulement la passion de Roxane : De
Neuvillette est beau car il a les cheveux d’un héros de d’Urfé (cet auteur
étant un des deux qui a permis à Rostand jeune en 1887 de recevoir le prix de
l’Académie française), ce qui lui donne d’ailleurs toute la politesse attendue,
et non la sauvagerie d’un inculte,
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mais c’est aussi l’objet des salons, dont celui de
Clomire (III, 1, v. 12, puisque le Tendre, avec sa célèbre carte, est le sujet
d’un discours (cf. l’Astrée, d’Honoré d’Urfé). Elle permet même de
s’affronter entre pédants, voire cuistres ? v. 24 (id.). Et sa pierre de
touche est l’Esprit, v. 40, avec des preuves explicites, des citations IN TEXTO
et IN EXTENSO : v. 48, 50. Ceci ne va pas sans rappeler le cher Ménage et
ses Menagiana, où il cite le Maréchal de Boufflers, en deux variantes. Ne lui
a-t-on pas dit : il court après l’esprit ? – Il ne le rattrapera
jamais / je parie sur l’esprit !
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De toute façon, Cyrano est une véritable anthologie
en grec, un florilège en latin, avec ses références multiples, parodies
diverses et évocations variées (cf. 1 supra) ; par ex. III, v. 248 :
l’eau fade du Lignon, III, v. 254 : parler comme un billet doux de Voiture.
Autre allusion culturelle : à l’arrivée inopinée du capucin : Quel
est ce jeu renouvelé de Diogène ? (III, v. 321)… En fait, la littérature
n’est convoquée en tant que telle que pour permettre une distanciation
ironique. Ainsi, l’allusion aux trois mousquetaires exprime combien Cyrano est
épris, mais c’est pour mieux se déprendre ensuite, à sa grande confusion :
v. 353. Et Cyrano malgré son athéisme épicurien (cf. ses allusions à son maître
Gassendi (cf. III, v. 19) de se rabattre aussi sur Lazare pour mieux se moquer
de lui-même, déconfit et désirant, III, v. 362. Tout type de littérature y
passe, même Cendrillon (IV, 230 – 232),
et dans la bouche de Roxane ! Les anciens, avec Homère, la Pénélope de
l’Odyssée (IV, v. 398, V, v. 53), image antinomique de Roxane : notre
précieuse, comme elle le dit, est une Bergerac
(IV, 274)…
Monsieur de Cyrano
Vraiment nous tyrannise,
Malgré ce tyranneau
On jouera la Clorise.
Ce qui met le comble à la fureur de Cyrano :
Si j’entends encore une fois cette chanson,
Ceci
montre bien l’impact du verbe ! Les origines les plus anciennes de la
tragédie sont convoquées : Thespis, premier auteur grec qui opposa un
acteur au chœur, lors des Dionysies de –534. La chanson se prête à tout. Le
trait sanglant comme ci-dessus, ou la rodomontade, comme dans celle des cadets
de Gascogne (II, puis IV). Cf. infra
Avec son titre : v. 404-405, et la mise en place de l’impromptu : je choisis mes rimes.
Puis se
développe l’artifice technique de la ballade elle-même, avec sa pointe amenée
de loin ! Valvert a droit à différentes appellations, et Cyrano nous
ballade de façon vertigineuse : Myrmidon (antiquité grecque), dindon
(basse-cour), Laridon (La Fontaine), voire Prince, en un retournement final,
avant l’estocade. Lui-même passe de soldat-ruffian (Espadon) au genre bucolique
(Céladon), pour arriver au théâtre italien (Scaramouche)0 d’où un mélange des
genres : raffiné : grâce, élégant, agile, puis réaliste, voire
grotesque : larder, avec le corps qui se ridiculise, nous passons de flanc
à cœur pour terminer sur : bedon, repris par : broche. Avec la
scansion attendue du refrain : A la fin de l’envoi, je touche, où Rostand
joue aussi sur le double sens ici d’Envoi, terme technique propre à la ballade
(cf. Prince) mais aussi, envoi de la botte finale…
C’est
un auteur. Il ne peut lui déplaire
Que
l’on vienne trouble la pièce d’un confrère.
Les références aux
pièces les plus connues abondent :
J’aime
Cléopâtre : ai-je l’air d’un César
J’adore
Bérénice : ai-je l’air d’un Tite ?
(cf.
Corneille et Racine)
Même avant le combat à
un contre cent, les références littéraires affleurent :
…Vous allez joindre, essaim charmant et fol,
La farce italienne
à ce drame espagnol (autre pièce dans la pièce, v. 593-4)
La vie est un théâtre : Un cadre se prépare,
exquis, pour cette scène (v. 607)
L’inverse comique de cette obsession littéraire est
bien sûr Ragueneau (II, 1)
Et toi, sur cette broche interminable, toi,
Le modeste poulet et la dinde superbe,
Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
Alternait les grands vers avec les plus petits,
Et fais tourner au feu des strophes de rôtis.
Et le destin
tragi-comique des livres :
Ciel !
Mes livres vénérés !
Les vers de mes amis ! déchirés !
démembrés !
Pour en faire des sacs à mettre des croquantes !
Ah ! Vous renouvelez Orphée et les
bacchantes !
Les poètes, dans la bouche de Lise deviennent
Vos
méchants écriveurs de lignes inégales.
En un superbe néologisme méprisant
·
Passons la «recette en vers» de Ragueneau : (II,
99 – 115), exemple de versification purement technique, seulement estimable par
le travail que ce «poème» a demandé.
·
De 278 à 308, Cyrano claironne la chanson des cadets
de Gascogne, reprise au tableau IV éponyme, pour clore l’acte (à partir de
527). … Notons qu’Edmond Rostand s’attaque ici au triolet, poème pour virtuose
de la langue, à la structure affectée : chaque couplet est de huit vers,
eux-même octosyllabiques en général, le premier, le quatrième et le septième
vers étant identiques d’où son nom, le triolet lui-même se fait sur deux
rimes : AB AAA BAB ; de même le second vers est repris au huitième.
Compliqué ? Il suffit de le savoir… et d’observer la chanson elle-même.
Ceci permet un effet de martèlement ici militaire, d’emphase grandiloquente,
bien en adéquation et avec le tempérament de Cyrano, et avec la teneur de la
chanson…
Et refaite
cent fois…
Ce
qui ne va pas sans rappeler l’art poétique de Boileau :
cent fois
sur le métier, remettez votre ouvrage
Cette
première lettre, d’une totale sincérité, devient, pour Christian qui en hérite,
celle du plus grand artifice (II, 542) :
Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ;
…
Tu verras que je fus dans cette lettre – prends – (tentation
satanique ?)
D’autant plus éloquent que j’étais moins
sincère !
Ainsi, les lettres de
Christian prouvent son esprit :
Ah !
qu’il est beau, qu’il a d’esprit, et que je l’aime !
Il ne peut exister, à mon goût
Plus
fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
Et Roxane
de citer de mémoire, des passages entiers, plutôt des morceaux choisis, des
–ana en fait.
Est-ce
cette fréquentation de ces belles lettres qui lui permettent d’en créer de
toute pièce une nouvelle, pour faire pièce à celle de De Guiche, remise par le
capucin v. 387 – 404, au tableau III ? Notre précieuse se montre ici très
fine mouche, même si son subterfuge, trop tard éventé, provoquera la vengeance
impitoyable de De Guiche.
Contentons-nous
d’évoquer les lettres bi-journalières (IV, 380) du siège d’Arras, à l’origine
du déplacement de Roxane (v. 386), dépréciées certes par Christian, comme
attendu (v. 390-1)et, à bien y réfléchir, si l’on envisage comme Pangloss
l’entrelacement des causes et des effets, la raison profonde de la mort/suicide
de Christian. cf. aussi le rôle que joue la lettre d’adieu, cause de la
fidélité de la veuve, devenu d’ailleurs scapulaire (V, 42) source d’une erreur
de 15 ans (V, 13), source aussi de la révélation finale quand Cyrano lit la
lettre à voix haute, à la surprise de roxane. Mais ceci permettra à celle-là de
reconnaître la voix du balcon (v. 226)! Il y a d’ailleurs enfin
adéquation, à 15 ans de distance entre le texte et son véritable auteur… C’est
sur cette fusion, mortelle ! que s’achève l’œuvre, non sans…
panache !