Acte I, sc. 1

Complément d’info (pour les idiots, au sens étymologique du terme)

Cette scène est remarquable par l’accumulation en mises en abyme, ou en poupée-gigogne (=poupée Russe !) : la salle de théâtre de la Clorise permet toutes les présentations, sauf celle de la pièce précitée qui n’aura, nonobstant les affiches mentionnées par la longue didascalie initiale, jamais lieu.

Nous passons d’une salle d’armes à une salle de jeu, puis un intermède, voire interlude : un jeu de scène qui renvoie au théâtre, avec un alexandrin commentant en fait un mime (cf. la didascalie) de la commedia dell’arte : « J’ai soustrait à mon maître un peu de luminaire », d’un langage fort relevé dans la bouche d’un valet, comme Arlequin rival de son maître : la moquerie à l’encontre du beau langage est évidente, à l’instar de Marivaux, dans l’île des esclaves et ailleurs… on passe au salon obscur, noir, en fait lieu érotique s’il en fût. La règle de bienséance chère au théâtre classique est respectée dans les termes, sinon dans les faits, en fait ! « Un baiser », certes mais « se dégageant ». La suite est plus méchante à l’égard du spectateur transformé en voyeur aux yeux écarquillés : « on voit » (on=vous, moi, sans oublier les acteurs jouant les spectateurs)… « pas de danger » !

L’unité de lieu est bien la salle, puisque nous arrivons dans une salle à manger en un tétramètre au rythme solennellement paradoxal pour une activité si prosaïque et commune : "Lorsqu’on vient/en avan/ce,// on est bien/ pour manger/" (avec ses échos harmoniques de nasales multiples, en reprise ou homéotéleutes (-ien), ses 3 labiales [b,p,m]

Puis une salle à boire, avec le jeu de mot banal, qui fleure la plaisanterie niaise propre aux jeunes gens (humour potache ; il y a dans Cyrano des traces d’une pièce de théâtre écrite par un lycéen qui croit se dévergonder), sur « Bourgogne »

Le tout résumé par les 3 appellations en homéotéleutes du bourgeois furieux (« Buveurs, Bretteurs, joueurs »), qui en perd toute dignité langagière : « jour de Dieu » ; la seule référence culturelle de ce butor est "Rotrou", ce qui lui reproche implicitement son fils, non sans une hauteur empreinte de mépris.

 La pertinence de notre analyse se vérifie par le texte même : « une salle pareille » (qui évoque d’ailleurs aussi à mots couverts – toujours ce jeu à double détente chez Rostand – le travail du décorateur !!!)

Salle de théâtre avons-nous dit ? Oui, mais « pas de farce », en un clin d’œil appuyé sur ce genre théâtral : ici, la dénégation vaut confirmation, et ce genre populaire s’avère d’autant plus vrai qu’il sera réalisé dans les faits, via la pêche à la perruque : le spectacle (donc, ce qu’il y a à voir) est tout autant dans la salle que sur scène, comme au début de Sylvie de Gérard de Nerval, avec le même humour distancié. De fait, on va au théâtre aussi pour être vu(e), cf. la loge vide en attente de Roxane, à la scène 2. On se retrouve sans transition dans une salle de classe où le portier fait le pion ou le prof, cf. la réplique du page-élève : « Oh ! Monsieur ! ce soupçon !... » On s’y croirait, et cela sent le vécu, du moins à l’époque de Rostand : les djeuns actuels assèneraient plutôt un « n’importe quoi » , vu l’inéducation notoire de la plupart !

On arrive enfin – car le suspens est patent et les reports constants malgré l’attente (cf. l’onomatopée qui clôt quasiment la scène 1, pour marquer qu’on y est enfin, par-delà toutes les tergiversations diverses et variées, tours (de potache !) et détours (dans les recoins, pour le couple) - à la présentation de la pièce : « Clorise », mais toujours pas, comme classiquement, à la scène initiale, celle de présentation, d'exposition. Avec un bel embrouillamini de Rostand : la première du Cid a eu lieu en 1637, donc 3 ans avant, mais au théâtre du Marais (Rappeneau lui aussi s'y met puisqu'il met cette bévue dans la bouche de Lignière - par souci de limiter les interventants pour ne pas disperser la concentration du spectateur, aux antipodes de la démarche de Rostand qui s'ingénie à le perdre, comme pour le mettre au défi de se mettre au diapason de la pièce). Tant le théâtre est l’endroit des faux-semblants, des trompe-l'oeil et des chausse-trappes. L’énumération des noms d’acteurs renvoie au final de la pièce et non à son début : c’est une salle de… représentation (aussi Podalydès usera-t-il d’écrans de projection des différents protagonistes, puis de la préparation de Montfleury dans les coulisses ; il en rajoutera une couche dans la dérision en évoquant jean Piat, un comédien français bien connu) Et l’on finit sur une salle de cuisine ou restaurant avec son buffet garni de boissons, tandis que les propositons de produits dans la bouche (sic!) de la distributrice renvoient, en un bel anachronisme, aux esquimeaux glacés des salles de cinéma de mon enfance: le génie d'un texte est qu'il ne se démode jamais, et qu'il se nourrit de nouvelles occurrences/références… de toutes les époques: celle que le texte nous impose, celle de la première, et toutes celles où un critique/prof/eleve/acteur etc. s'est confronté au texte.

Dernière plaisanterie : la surprise de voir des nobles dans le parterre, ce qui est sympathique pour le spectateur du 28 Décembre 1897 qui y siègerait (et pas par terre !). Entretemps, il s'est rendu compte qu'il était dans un milieu douteux, avec des voleurs à l'affût, et des gens qui sont entrés sans payer , alors que lui a dû investir...

Acte I, 2

Présentation plus classique du baron de Neuvillette, le tritagoniste, avec ses qualités et ses défauts (cf. plus loin sa présentation personnelle en autoportrait dépréciatif, avec son oxymore: "bon soldat timide") ; la pièce respecte l’adage de Boileau : « Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli… » en un beau tétramètre initial, etc, cf. « je suis à Paris… demain » ; opposition entre Christian, sa platitude et les marquis, leur raffinement : "beaucoup# tout le bel air": lui ne sait pas parler, les autres savent phraser. Mme de Guéméné –très vieille noblesse bretonne – fait un peu andouille, comme les noms des pseudo-immortels (dans sa mise en scène pour la Comédie français, Podalydès parlera de Jean d’Ormesson, récemment édité dans la Pléiade !!!) ; le « Attention » met en grosse valeur les préci/euses en un alexandrin fautif, et la reprise des marquis s’auto-congratulant est du plus haut ridicule pour eux : « Marquis, tu les sais tous… ». Tout aussi ridicule : «  pour qui je me meurs d’amour », un propos éculé, banal et plat, avec ses nasales virant au meuglement bovin. Oui, on attend toujours la solution de cette énigme…attente soulignée par le chef des violons… et la rupture grotesque induite par la distributrice… « la loge vide »=Roxane, encore une pique. Scène de fausse sortie entre Lignière et Christian, d’Assoucy ayant été l’éditeur du Cyrano historique. En fait, la femme tant attendue est remplacée par la distributrice, puis, dans la distribution des rôles, remplacée par le double comique de Cyrano : Ragueneau. On arrive enfin au héros de la pièce, mais on n’a pas vu – et on le regrette car on a payé pour ça – monsieur de Cyrano, le protagoniste. Suspens, car nous avons droit à une digression sur « Le pâtissier/ des//comédiens/ et des poètes/ (=pwet !)… Mais c’est lui qui permet la mise au pinacle de Cyrano avant sa mise en scène. Arrivera bien plus tard la deutéragoniste : l’ordre de présentation du trio boulevardier est ainsi renversé.