Film et pièce

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand et Jean-Pierre Rappeneau

 

1.       une représentation au théâtre de Bourgogne

 

Ø       Atmosphère générale

 

L’univers que veut nous présenter le metteur en scène est, en ce début, glauque. L’atmosphère oppressive est mise en avant grâce à l’orage - chaud et humide. La pluie coule à flots à l’extérieur du théâtre, et la foule semble se presser, s’écraser, alors que chez Rostand, l’ensemble se peuple petit à petit. Le cadre est aussi fuligineux avec la présence de chandelles, de lustres ; les torches elles-mêmes, censées apporter une franche lumière,  semblent fumer et ne pas pouvoir projeter de la lumière au-delà de leur propre foyer. Le plus révélateur de ce point de vue est l’utilisation excessive, mal maîtrisée (les marquis toussent, sortent leurs mouchoirs – qui, à l’époque, prêtaient à discussion prophylactique : avec cet objet, on conservait et déplaçait ses glaires, au rebours du procédé antérieur : se moucher avec les doigts, en se débarrassant ainsi définitivement de ce qui gênait) de fumigènes, artifice manqué pour mettre en lumière Montfleury et qui ne sert qu’à le rendre grotesque. Est-ce pour mieux dégager ce que le regard innocent de l’enfant a de candide ? Paradoxalement, nous sommes happé par la fraîcheur d’un premier regard sans a-priori. De fait, cet univers glauque (car Valvert manigance on ne sait quoi avant de rejoindre de Guiche et Madeleine Robin, une bourgeoise : la société est plus mêlée qu’on ne pense, cf. le Bourgeois gentilhomme, et son désir de reconnaissance sociale) met en valeur Roxane, qui règne sur la foule hétéroclite en déesse virginale : tous la vénèrent, même Montfleury : c’est une véritable épiphanie, dans ce monde sans raffinement, lourd, Ce que montrent leurs amusements avant la représentation, leurs bousculades, leurs falbalas qui cachent mal leur crasse et leur sueur . En écho à ces lourdeurs, le brouillard s’élève de la Seine, corroboré par la promiscuité sordide de Lignière avec une femme de mauvaise vie, le tout parachevé par la scène d‘abattoir, de massacre dans la tour de Nesle.

 

Ø       Détails

- Les différents trublions sont présentés en désordre… vivacité ; le tableau démarre plus brutalement avec Rappeneau, car l’image élimine ici (comme au théâtre, certes, les didascalies)  la lecture des stichomythies qui ralentissent le mouvement, nous semble-t-il chez E. R. où il y a trop de dispersion ; cf. la disparition de la boutiquière chez R., la suppression de la présentation, comme en creux, de Cyrano par son double comique, Ragueneau… mais n’oublions pas que cette pléthore, cette débauche de personnages est possible au théâtre : la présence physique de chacun l’impose sur scène ; un tel débridé se trouve moins au cinéma, avec la focalisation sur les personnages principaux, ici non seulement Cyrano, mais aussi Roxane, et surtout Christian, sur-représenté chez R., au rebours de la pièce où il est plus falot : volontairement, par souci esthétique, le metteur en scène a rééquilibré le trio

- Scène arrangée le jeune garçon ne peut connaître (lui-même est une invention : touchant ; il redonne à Cyrano son  feutre ; clin d’œil au public pré-adolescent ; il sert de fil conducteur, dans sa candeur admirative, aux 3 actes : en fin de I, il rend son chapeau comme évoqué avant au héros, en début de II, il achète 3 petits pâtés à Rappeneau, remplacés par 6, - le sachet, il regarde partir les cadets de Gascogne au combat en fin de III, le baiser de Roxane ) Corneille, c’est donc Lignière qui en parle, qui garde son alcoolisme et son esprit caustique, mais perd son «acte d’héroïsme» peu hygiénique ; sur ce point, E. Rostand est plus réaliste, au sens rabelaisien du terme, que R.

- l’algarade au public joue sur le fil du rasoir : l’impromptu semble éliminé, et autant Cyrano s’affiche comme le patron maître d’œuvre, autant la grande masse de la foule chez Rappeneau rend la lâcheté de l’acteur peu crédible : on frôle l’invraisemblance. En revanche, le fait d’abattre sur les marquis le tissu bleu du décor céleste permet de se débarrasser d’eux à peu de frais, ce que ne fait pas Rostand dans sa mise en scène, ce qui est un peu gênant…

- Le déplacement durant la tirade du nez permet à cette dernière d’être émise sans artifice, ce que tolère le théâtre : Ainsi, Cyrano passe de l’intérieur à l’extérieur (notons les postillons à la face de Valvert lors de la mention de : pétuner), avec un effet de danse comique avec De Guiche.

- «à la fin de l’envoi, je touche» : le nez de Cyrano contre celui de Valvert, la pointe sur le bedon, l’index sur le nez de Valvert. Cyrano blesse, mortellement vu la chirurgie à l’époque, au ventre Valvert pour se protéger de sa hargne homicide : en fait, ce dernier s’empale littéralement sur l’arme de Cyrano au lieu de la mise à mort, en estocade de matador, chez Rostand, au détriment de la sympathie pour le héros : quand on est si doué, on a le panache d’épargner la vie de son adversaire…

- Scène supprimée : la distributrice ; l’admiration de cette femme est en discordance avec la vision évanescente que nous avons de Roxane. En fait, le choix ne doit pas exister : soit la dame éthérée, inaccessible, soit la paillasse à poètes, mal lavée, souvent essorée… Curieusement, là où le théâtre cherche la nuance, Rappeneau instaure le couperet brutal : il n’y a pas de milieu. Au reste, ce dernier est essentiellement masculin… (Rostand a parfois des relents misogynes).

- La théorie qui suit Cyrano n’est pas celle des théâtreux, mais d’un milieu interlope…

- Transformation dans le texte, vu la présence de Lignière dans les bras d’une vieille prostituée.

 

2.       La rôtisserie des poètes.

Ø      Registres :

            On passe d’une tonalité franchement rabelaisienne, avec le plaisir du ventre, sa grand bouffe chez le traiteur, à l’idylle bucolique : fraîcheur des verts (que nous retrouverons passagèrement dans : les cadets de Gascogne, quand Cyrano évoque leur province pendant que la roue du moulin à eau, symbole du temps, tourne…) dans la scène en quiproquo entre Roxane et Cyrano ; puis le réalisme le plus franc (entraînement des militaires : sueur, cuir et fer ; la rencontre entre Cyrano et de Guiche se passe à l’étuve ! - histoire de blanchir son linge sale ? – les épées sortent facilement du fourreau) ; ensuite, la tentation faustienne de prendre pour l’un l’âme, pour l’autre, le corps…

Ø       Transformations :

L’enfant de l’acte I, qui arrive avec son père et rendra son feutre à Cyrano, est l’acheteur de petits pâtés qu’il désire enveloppés. Il réapparaîtra au moment du départ de la compagnie des cadets pour Arras pour saluer Cyrano, qui le lui rend bien (transition acte III à IV)!

Plus facilement (la caméra se prête bien aux changements de lieu), Ragueneau récupère le sonnet à Philis à l’extérieur de sa boutique. Notons que dans le film, l’incongruité de la présence de Roxane est bien marquée, et souligne la vulgarité des poètes-consommateurs. L’heure du RV est la même : 7 heures ; revenir plusieurs fois sur le temps qui passe chez Rostand évite la surprise du spectateur qui aurait été déconcerté, sinon,  par ce lever (pourtant, c’est la vie quotidienne de 1640) aux aurores. Le RV a lieu bien sûr après la messe (quotidienne) à laquelle Roxane assiste, en compagnie de sa duègne.

La ridicoculisation de Ragueneau par Lise n’est pas mentionnée ; cet intermède de théâtre de boulevard est un clin d’œil chez Rostand, mais chez Rappeneau, Cyrano est si nerveux, si épris de Roxane qu’il ne peut faire attention au comportement d’autrui (seule marque d’ouverture : quand il passe sa main dans la tête du jeune garçon, en arrivant devant la pâtisserie…)

L’entrevue dans une arrière-salle entre le poulailler et le salon d’écriture en apparaît plus contrastée ; ceci donne aussi à Cyrano le calme nécessaire pour écrire sa lettre, pendant qu’en sourdine, les voix des poètes-pilleurs accumulent les plaisanteries alimentaires. Un addenda très bien vu : la scène du miroir brisé, insistant sur la solitude de Cyrano, ce que confirmera bien sûr l’incompréhension entre les deux cousins… Tout ceci n’est pas possible au théâtre (moyens techniques limités)

La chanson en triolet des cadets de Gascogne, amphigourique, très esprit corps de garde, est, chez R., entamée par Le Bret, poursuivie par Cyrano et achevée en chœur par les jeunes cadets : «Qui font cocus tous les jaloux», une préfiguration du tableau III, et du destin de de Guiche. Ensuite, les deux ennemis font assaut d’esprit, morgue contre morgue !

La tirade des «non merci» s’accompagne de déambulation dans les escaliers et les salles de repos de la caserne, et dégage une impression nostalgique.

Rappeneau peut, lui, se permettre de jouer sur les changements de décor : bureau de création littéraire, cuisine, boutique, arrière-salle, jardin (épisode bucolique), étuve-buanderie, dortoir, salle d’arme alors que la contrainte du décor, fixe, sur un tableau, contraint Rostand a des artifices peu crédibles : que diable vient faire de Guiche dans une pâtisserie ? Il est plus à sa place dans une caserne de mousquetaires…

L’intervention de Ragueneau, de type farcesque : «en hachis», «dans un de vos pâtés,» rétorque platement un des mousquetaires, n’a plus lieu d’être chez Rappeneau : il serait déplacé dans un tel contexte militaire, et son courage à Arras est induit, bien sûr, par le fait qu’il est l’intendant de Roxane, celle qui donne du courage ! Une nouvelle Jeanne d’Arc ? puisque pucelle…

 

3.       Le baiser de Roxane

Ø       Chez Rappeneau, Roxane est plus active : ouverture de la porte, chasse (grotesque ! genre farce ; cf. l es disparitions successives de Christian) à la lettre détournée, pointée par un mendiant, la quête (diane chasseresse ?) sur les traces de Christian entrevu dans les rues de Paris (ceci sera renforcé par sa tentative de forcer, habillée en homme, le blocus des espagnols, au tableau IV). Ensuite, la présence de l’orage, avec ses éclairs éblouissants, donc qui ne permettent pas de voir (alors que R. fait le nécessaire pour montrer que Roxane désire voir son amant de cœur, au début du tableau III) souligne le côté faustien de l’échange entre Christian et Cyrano. Elle préfigure aussi la mort violente des deux hommes. En fait, Rappeneau a voulu faire de ce tableau une acmé tragique, tendre au max. le nœud fatal, d’où le raccourci, la suppression des 6 moyens de passer dans la lune : de Guiche, chez Rappeneau, n’a qu’une envie, retrouver Roxane, ce qui est plus crédible que la curiosité intellectuelle dont il fait preuve, en bon berné, chez Rostand. Mais ceci contraint Rappeneau a souligner le côté importun de Cyrano, voire sa force physique quand il accroche de Guiche et les deux joueurs de théorbe ! si bien que le ¼ d’heure nécessaire au sacrement du mariage est singulièrement écourté : on n’a pas l’impression dans le film que Cyrano retient réellement et efficacement le comte ; tout au plus lui fait-il perdre une ou deux minutes, car sa maison semble assez éloignée de celle de Roxane… La chaleur de l’orage évoque celle des sentiments, voire celle des sens. Ce phénomène météorologique permet aussi, quand la pluie tombe, aux deux amants de rentrer dans la chambre de Roxane. En contraste, l’artifice de la réunion littéraire est souligné, avec Christian en voyeur impromptu.

Ø       Scène rajoutée chez R. en début de tableau, en intermède : Roxane lit deux lettres (dont la source n’est pas mentionnée : une création littéraire propre au film, comme si cela ne suffisait pas – ou insister, cf. Cyrano rédigeant ses textes dans une auberge, Christian se promenant avec le stock, et le nécessaire pour écrire ; intellectuel aussi la chambrette de Cyrano, à l’acte II, avec ses appareils d’astronomie et sa bibliothèque) ; elle a ensuite ses vapeurs, proche de l’extase amoureuse, voire de l’orgasme ; ceci remplace la scène comique de Ragueneau avec la duègne (notons qu’ainsi, Ragueneau est mis souvent sur la touche, par désir de concentrer le spectateur de cinéma sur le trio ? et a comme pendant, parèdre féminin la duègne, en parallèle, la duègne étant écho comique de Roxane – ce que ne propose pas la pièce en elle-même, Ragueneau, un avatar déprécié de Cyrano ?). En fait, Rappeneau a voulu concentrer au max. la pièce, et semble éviter le mélange trop brutal des genres (comédie héroïque), tout en forçant souvent le trait de l’un, puis de l’autre, et vice-versa.

Les joueurs de théorbe sont affectés à de Guiche. Cyrano arrive à ralentir ce dernier seulement en partie par son bagout (Rappeneau nous épargne les 6 moyens d’atteindre la lune ! Un intérêt de la part de de Guiche pour ces techniques étant hautement improbable – compte non tenu que le contexte ne s’y prête guère : il est en quête du septième ciel…), et c’est surtout sa force qui lui permet de mettre ces 3 hommes au… pas ! Le film est ici nettement plus crédible…

Christian est plus présent chez R. (cf. sa tentative d’aller porter lui-même une lettre, après l’aveu de Cyrano lors du siège d’Arras) alors qu’il est souvent évanescent chez E. R. : ainsi, il manque de faire manquer, par sa réaction, la manigance ourdie par Roxane. Une maladresse peut-être chez R. : les divers coups frappés à la porte lors de la cérémonie, dues aux tentatives de de Guiche pour se faire ouvrir. Pour augmenter le suspens ?

 

4.       les cadets de Gascogne

Ø       un air guerrier fleurit dans le film, avec les préparatifs du combat où chacun met la main à, qui la pelle, qui la pioche, les coups de main ou de force. La mort rôde (le tableau débute par une visite du champ de bataille après l’assaut : morts, véhicules à l’abandon, comme les chevaux, certains à l’agonie, mais souligne le courage des combattants.

Ø       Une anecdote culinaire en prime chez R.: le rat à frire, histoire de faire frémir les jeunes filles, surtout les pseudos ! Les effets de réalisme sont plus probants au cinéma. De même, l’espace du champ de bataille. Mais là, de toute évidence, le théâtre ne peut pas triompher… Le «tu les fais pleurer», attribué à Carbon par E. R., est mis par R. dans la bouche de Christian. Une bonne idée chez R. : une échappée bucolique, avec la roue du moulin au second plan, comme pour souligner que la nature et la vie sont toujours là, et rendre ainsi le destin des jeunes soldats plus précaire, plus… tragique ; Ceci fonctionne aussi comme un écho au jardin campagnard chez Ragueneau, et annonce la clarté automnale du couvent où s’est retirée Roxane, dans le cinquième tableau. Toujours le désir, sensible chez R., d’équilibrer la charge émotive entre les 3 personnages, ce qui n’est pas le but esthétique chez E. R. – d’où les reproches d’outrance, voire d’esprit cocardier : Cyrano évoque trop la «furia francese»

La sentinelle annonce un carrosse : R. se permet une scène comico-épique, avec d’un côté un mousquetaire amoureux d’une pièce grillée, de l’autre Christian qui tire sa femme des griffes des espagnols, flamberge au vent, en en étripant plus d’un… Ceci rééquilibre chez R. sa concurrence avec Cyrano : ce n’est pas un bellâtre un peu niais, pour ne pas dire une gravure… même pas de mode. De Guiche est égal à lui-même : odieux à souhait au départ (avec un curieux accent gascon chez R, d’emblée, ce qui est mal venu), promu, comme attendu, au rang des cadets vers la fin du tableau : un chef de guerre français se rachète quand le danger se présente, toujours le panache, le geste, voire la pose (cf. le comportement des cadets à l’arrivée de la … Madelon, qui vient servir à boire puisque de son vrai nom, Roxane se nomme Madeleine Robin…

 

5.       la gazette de Cyrano

La fin de la pièce est de la même teneur chez les deux créateurs : ils se sont tous les   deux dirigés vers la même fin, avec des moyens parfois différents, la démarche de R. ayant enrichi la complexité en fait, s’il était besoin, du personnage de Cyrano. Même atmosphère nostalgique. De Guiche a encore plus grisonné, comme si c’était possible (mais une didascalie le mentionne)… On a l’impression même que le nez de Cyrano, qui met longtemps à le pointer, s’est allongé ! L’église abbatiale semble en partie désaffectée, et paradoxalement a un aspect théâtral ! Du décorum : la vie conventuelle est artificielle, mais c’est que R. ne se sent pas en résonance avec le christianisme, au rebours d’E. R. Et ce n’est pas qu’une question d’époque… Le début du tableau chez R. est plus proche de la fin de l’été que de l’automne, ou d’un été indien ! Et la forêt où meurt Cyrano est restée bien verte, nous semble-t-il…