Cunégonde:
1)
une jeune femme évaporée:
Le
moins que l’on puisse dire, après notre lecture, est que Mademoiselle Cunégonde
sait manier sa barque. Classiquement, la première rencontre a lieu à la messe,
endroit où hommes et femmes peuvent se rencontrer sans choquer. On sent
l’orgueil de la jeune femme sensible à son impact: «beaucoup»; le niveau social
de Cunégonde est souligné par «me fit dire». La curiosité féminine est dénoncée
par «affaires secrètes». Elle-même reste passive: «je fus conduite»; comme son
frère, Cunégonde est fière de sa noblesse: «naissance, rang», avec la déchéance
sociale et morale d’«appartenir» (remarquons la crudité du terme) à un
israélite. Cunégonde ne se montre pas choquée d’être l’objet d’une tractation
commerciale, voire d’un marchandage éhonté. Remarquons qu’elle appelle le grand
inquisiteur «Monseigneur», elle est sensible à son prestige. Comme elle se
semble se targuer, mal à propos, avouons-le, quand on retrouve un ancien
amoureux, du poste élevé de Don Issachar. elle est indifférente face à ce qui
s'apparente à une bataille de chiffonniers: «n’en voulut rien faire, le menaça,
intimidé, conclut un marché». Il est révélateur que la maison passe ici avant
Cunégonde. Il s’agit d’un contrat en bonne et due forme et Cunégonde fait
partie des biens... meubles(?). Elle a bien retenu les termes du contrat et ne
nous en épargne aucun détail, même les plus futiles, sans se choquer: «en
commun»; il est vrai que, de sa part, ce serait par fausse pruderie vu ses
expériences antérieures sur lesquelles elle s’était d’ailleurs complaisamment
étendue (!). Cunégonde tient bien son calendrier: «il y a six mois»; Admirons
l’euphémisme légal du terme «convention». Elle semble se targuer d’être encore
l’objet qui mérite qu’on se dispute: «ce n’a pas été sans querelle». Elle se
vante d’avoir résisté aux «deux lois» (la chrétienne et l’hébraïque - dont on
se demande bien ce qu’elles ont à voir dans tant de turpitudes!), mais elle
joue sur les mots: le «jour» en suspens est la nuit du samedi à dimanche,
sinon, à la lire précisément, elle se partage bien équitablement entre les
deux. Avouons qu’il est pour le moins naïf de sa part d’avouer à Candide sa
fierté d’éveiller un tel amour... éternel (?): toujours? Cunégonde a bien une
tête de linotte...
Elle
adhère d’ailleurs à tout ce qui plaît à son maître, qui a droit maintenant à
«monseigneur l’inquisiteur» et elle n’a pas plus d’esprit critique que ceux qui
l’entourent: «pour détourner le fléau»: elle est superstitieuse et crédule,
mais avec une certaine finesse féminine, malgré tout: «pour intimider Don
Issachar». Fierté encore de son entregent et de ses relations: «il me fit
l’honneur», orgueil car on reconnaît sa préséance: «je fus très bien placée»:
c’est le dernier endroit où l’on sort. Elle est sensible aux raffinements
propres à une société civilisée: «on servit des rafraîchissements aux dames».
Mais qu’attendre d’une Cunégonde qui ne se lancent dans de longues phrase que
pour minauder et semble se pomponner en repassant vite les épisodes de la journée
pourtant fatidique. Elle veut faire preuve d'humanité: à la vérité. Mais c’est
la violence du spectacle qui l’a choquée et non la condamnation en soi - mais
pourquoi alors s’y rendre? Elle se montre sous son vrai jour avec l’adjectif:
honnête; pour une telle femme, c’est bien d’épouser. Elle se joue la grande
scène de l’émotion, avec la structure ternaire: surprise, effroi, trouble (?);
mais le sous la mitre nous permet de constater qu’elle n’a pas perdu son sens
de l’élégance; elle est surtout sensible à ce qu’elle ressent, car une seule
personne l’intéresse vraiment: elle. Elle semble vouloir dénier, infantilement
la réalité, en se frottant les yeux, mais le fait est là: je le vis pendre. En
asyndète, comme toujours, et réaction féminine du temps, pour montrer son
raffinement encore: les vapeurs: je tombais en faiblesse. mais la scène dure et
la nudité de son amoureux balaie son vernis culturel: dépouillé. La bêtise
niaise de Cunégonde apparaît: voir son amoureux nu est le comble de
l’horreur... et elle en rajoute, elle se complaît dans cette évocation
pré-sadique? Avec les liquides en R pour mieux souligner l’intensité de son
émotion. Elle se reprend. Mais elle répète trop souvent le terme «vérité» pour
qu’on la croie sur parole. Sa comparaison est vraiment mal venue: elle a ici au
moins le mérite de la franchise: peau plus blanche, incarnat plus parfait que
son premier véritable amant, car celui qui l’a possédée la première fois a été
tuée sur son corps par le capitaine! Le Mon (possession sexuelle) est pour le
moins maladroit aussi. Cunégonde frôle la crise de dépression: sentiments qui
m’accablaient; au reste, elle n’a pas pu utiliser la peau de Candide... Elle
est outrancière: me dévoraient, et tenter de revivre cette crise, après-coup,
est ridicule. Elle mérite cet adjectif d’ailleurs: je voulus dire, après avoir
dit: je m’écriai; elle dit enfin la vérité. Une faiblesse bien féminine? La
voix me manqua. Puis la vérité, le réalisme de Cunégonde: mes cris auraient été
inutiles. Elle a le temps de contempler la scène, malgré ses sentiments: quand
vous eûtes été bien (a-t-elle compté les coups) fessé (comme un gamin, ridicule
de la position de l’amoureux). Face à tant de malheurs, notre pauvre Cunégonde
se prend à réfléchir. Elle commence par son obsession: l’aimable Candide, Puis
Pangloss, qui lui a servi, à elle aussi, de précepteur. Elle résume la
situation mais ce n’est qu’une répétition de ce que nous connaissons déjà, et
cela en devient comique. Elle se voit héroïne tragique: sur l’ordre de... dont
je suis la bien-aimée (toujours ce poste officiel de maîtresse auquel elle
tient. Mais elle a mal retenu les leçons de son maître; tout est pour le mieux
dans le meilleur des mondes possibles devient, platement et banalement, comme
dans la conversation courante: tout va le mieux du monde, avec les
récriminations d’une gamine: donc bien cruellement trompée, elle si douce, si
innocente!
Et
Cunégonde se débonde: tous ses malheurs y passent: d’abord son état
psychologique, en redite, mais elle repasse ne revue, dans l’ordre
chronologique, tous ses malheurs: sa tête n’est pas aussi partie - éperdue,
hors de moi-même - qu’elle le dit: elle est remplie (ce qui est surprenant dans
le cas de Cunégonde; au reste, sa tête semble même déborder sous les malheurs
qui, par effet d’accumulations, deviennent comiques. Sans ménagement, elle
annonce à son cousin la mort de son oncle, tante, cousin; admirons l’euphémisme
pour le viol subi: insolence, avec l’adjectif dépréciatif de la femme noble/
mais aussi de l’enfant: vilain (deux fois: Don Issachar y a droit aussi). Tout
se mêle: coup de couteau, servitude, métier de cuisinière, concubinage (mon
capitaine bulgare); l’inquisiteur devient abominable. Elle pense ensuite - et
enfin! au destin de la victime: le docteur Pangloss; elle semble vouloir
conclure sur une notation esthétique et spirituelle. C’est mal la connaître: la
syndèse: et surtout revient, en pseudo-philosophe car la cause est vraiment
infime, à ce qui a provoqué cette kyrielle de malheurs épouvantables, mais
pèle-mêle: le baiser donné (en fait, ils se le sont donné mutuellement); elle
présente ceci tragiquement comme l’ultime baiser d’adieu, alors que, pour eux,
vu leur observation de physique expérimentale de Pangloss avec la bonne
Paquette derrière un bosquet, c’était le commencement. Cunégonde mélange donc
les genres. La chute est brutale et montre que la pratique chrétienne de
Cunégonde est égoïste et superficielle: elle est le centre du monde pour que
Candide la retrouve après tant d’horribles épreuves. Elle conclut par le rappel
des détails pratiques: Cunégonde sait être ménagère de ses plaisirs, avec
l’entremetteuse, pour remettre en état le postérieur, ne peut-on s’empêcher de
penser. Admirons l’outrance du compliment: le plaisir inexprimable avec pour
finir la structure ternaire: Cunégonde n’a pas tout perdu de sa bonne
éducation. Soyons sûr que son vrai plaisir a été de... parler! Et elle propose
trivialement de se mettre à table. Cunégonde est un caractère que rien
n’ébranle? c’est qu’elle est nature!
2)
paradoxalement, une telle attitude ne fait que renforcer le sentiment d’horreur
éprouvé - en même temps que l’amusement - par le lecteur.
Car
dans ce texte, Voltaire dénonce aussi les turpitudes de l’infâme, en
particulier de l’inquisition, en la personne du Grand inquisiteur, prêtre
solliciteur à la messe. Son désir sexuel est intense: il me lorgna beaucoup,
alors qu’il est tenu, par ses vœux, à la chasteté. Certes, il a le comportement
extérieur d’un inquisiteur, avec leur culte du secret. Mais c’est pour son utilisation
personnelle; ce serait, pour Cunégonde, un retour à sa sphère sociale d’origine
que de ne plus appartenir - le terme est cru - à un juif. Notons ainsi que
l’inquisiteur relèverait de son pêché une nouvelle Marie-madeleine. Il va
jusqu’à marchander sans pudeur, en n'hésitant pas à se servir de tous ses
pouvoirs, la cession - encore un euphémisme - de la jeune donzelle. Vu le
marché, l’inquisiteur a donc droit au dimanche... Là où il devrait lutter avec
l’israélite sur des points de controverse théologique, il s’agit de se partager
les faveurs d’une femme commune! Ce représentant du Saint-office est omnipotent
et n’a de compte à rendre qu’à lui-même: «il plut». Mais notre tyran fait
flèche de tout bois, à quelque chose malheur est bon: le prétexte officiel:
«détourner les tremblements de terre» (ce qui laisse rêveur sur les convictions
intimes de l’inquisiteur), la raison officieuse: impressionner («intimide»,
deux fois ce terme - notation antisémite de Voltaire. Le juif est lâche?) le
rival. L’auto-da-fé, est une cérémonie religieuse: célébrer, ce qui nous choque
actuellement. Tout ceci est très urbain, bien organisé: on place les dames, on
leur sert des rafraîchissements, car ceci dure longtemps. En opposition
brutale: le spectacle de la crémation, avec le chef d'accusation qui nous
sidère actuellement: le mariage entre parrain et marraine. Les expressions de
Cunégonde concernant Pangloss s’appliquent en fait à toute la scène. Les
malheureuses victimes sont déguisées: dans un san benito, sous une mitre, le
faciès déformé par l’angoisse? une figure qui ressemblait (il est vrai qu’il
ressort d’un traitement contre la vérole!) Pendre Pangloss permettra à ce
personnage de réapparaître en fin de conte. Remarquons que Cunégonde,
concernée, semble la seule femme touchée par ces atrocités... Mais ses
sentiments d’accablement auraient pu concerner les brûlés plutôt que le
fouetté. Il y a là un décalage d’humour noir de la part de Voltaire qui est
plus saisissant que tous les arguments contre de tels forfaits. Les réflexions
de Cunégonde indiquent que l’inquisition est une des marques de l’incarnation
du Mal dans le Monde. Les évocations des épreuves antérieures soulignent
peut-être que l'inquisition aurait d’autres devoirs chrétiens à accomplir, au
lieu de s’occuper d’une orthodoxie étriquée et mesquine. A quoi rime la
performance musicale du miserere en faux-bourdon? Sauve-t-il les âmes? ce
d’autant plus que ce chant religieux semble donne la cadence du fouet, en une
ironique dépréciation. Voltaire, ici, se montre férocement anti-bigot: il rend
Cunégonde si stupide qu'on s’en voudrait de louer Dieu, si c’est en compagnie
d’une telle personne et pour ces raisons... De toute façon, seuls les plaisirs,
surtout ceux du ventre, intéressent notre Chrétienne, digne émule en cela de
l'inquisiteur, même si elle semble plus franche.
Voltaire,
par la bouche de Cunégonde qu’il transforme en pipelette évaporée, présente par
le petit bout de la lorgnette l’autodafé déjà évoqué au chapitre VI, mais c’est
pour mieux déprécier les responsables de ce gâchis humain: les inquisiteurs, et
ici, leur chef... ce témoignage sur l’horreur est d’autant plus crédible qu’on
ne peut imaginer ici arrière-pensées de la part de cette tête de linotte: tout
ceci sort du cœur et des yeux, sans filtre déformant: c’est une vision brute,
avec ce que ceci comporte de trivial (ex. les rafraîchissements) et de
franchement épouvantable (brûlé).