TROISIÈME INSPECTION, novembre 1993

Avant-propos : Comme les autres, le rapport d’inspection qui va suivre ne présente ni la date exacte ni le nom de la personne chargée de ce travail (ici un quadragénaire bien mûr). Ce dernier n’a pas mentionné que tout ceci a eu lieu de façon impromptue : il a saisi l’occasion d’une autre inspection pour me visiter, en toute urbanité, après s’être enquis, en tout simplicité, de mon acquiescement. L’avantage de l’opération est qu’il eût été fort mal venu de sa part de contrôler mon cahier de textes, ce dont je ne pouvais que me féliciter. 

Ce rapport est manuscrit, d’une main soigneuse et labile, sur deux pages. Par déontologie, nous n’avons pas numérisé l’original ; au reste, la lecture n’en eût pas été facilitée. A notre avis…

  MINISTERE DE L’ÉDUCATION NATIONALE

ACADEMIE DE  ROUEN

INSPECTION PÉDAGOGIQUE RÉGIONALE :  LETTRES

                                                                                                                     (spécialité)

 

Nom et prénom du professeur ou maître inspecté

Monsieur STEINER Hubert

Qualité          Professeur certifié  

Nom de l’inspecteur

 

 

 

    

Adresse de l’Etablissement                                                 Lycée privé Join-Lambert

                                                                  rue de l’Avalasse       76    ROUEN

 

 

RAPPORT D’INSPECTION

2nde 4. Enseignement du français assisté par l’ordinateur : utilisation d’un logiciel consacré aux phonèmes.

                   M. Steiner dispose1 d’un bel outil puisqu’il peut utiliser deux grandes salles contiguës pourvues d’un nombre d’appareils suffisant pour accueillir des classes entières ; chaque élève est donc placé devant un ordinateur et M. Steiner passant d’une salle à l’autre et d’un poste à l’autre, sur un rythme qui doit être épuisant2 puisqu’il lui faut, devant chaque écran, contrôler le travail à des stades différents de la progression, tient son public bien en main : doté d’une fermeté qui verse parfois dans une ironie qu’il devrait sans doute réfréner pour éviter qu’elle ne devienne un peu mordante, le professeur jouit en outre d’une compétence reconnue en informatique qui ne peut qu’en imposer à ses classes. Les élèves travaillent, à leur rythme ; appliqués, séduits sans doute par les aspects divertissants du logiciel, ils se montrent à la fois studieux et enjoués. Mon impression sur ce point est favorable.

Les questions que me pose cette séance sont celles qui assaillent peut-être M. Steiner lui-même. Passionné d’informatique après avoir bénéficié d’une formation lourde3, mais un peu isolé au sein de l’équipe des professeurs de son établissement, M. Steiner a besoin des regards extérieurs qui fondent une action sur des appréciations. M. Steiner souhaite en effet ne plus passer aujourd’hui pour un défricheur original, mais pour un pédagogue réfléchi soucieux d’aider ses élèves dans leurs apprentissages par des moyens modernes. Sans porter ici de jugement sur la qualité d’un logiciel qu’il a conçu lui-même et qui ne relève pas de ma compétence, je me bornerai à poser à M. Steiner les questions à caractère pédagogique que j’ai formulées pour moi-même et qui peuvent l’aider dans sa propre réflexion. Y a-t-il adéquation entre la lourdeur4 du travail de conception de ce logiciel et le profit que les élèves retirent des recherches de leur professeur ? Le point examiné (la notion de phonème) mérite-t-il qu’on lui consacre autant de temps ? Les définitions des linguistes, découvertes par les élèves après un défilement sur l’écran et recopiées par quelques-uns d’entre eux, mais pas par tous, n’auraient-elles pas de meilleures chances d’être retenues si elles étaient examinées sur un support en papier ? L’effacement de mots-clés, avec obligation de les taper immédiatement sur le clavier pour les restituer, vérifie certes la « mémorisation immédiate », mais assure-t-il une assimilation en profondeur des notions ? Certaines erreurs d’élèves, évaluées par une notation, relèvent-elles d’une méconnaissance du français ou d’un manque d’habileté dans le maniement de l’appareil ? Les jeux sur le lexique proposés par le logiciel (découverte d’un mot nouveau après lecture d’une définition et remplacement d’un phonème), qui ne sont pas sans être apparentés aux mots croisés, ne conduisent-ils pas un peu trop à rencontrer des mots en dehors de tout contexte ? Ce travail répond-il enfin aux urgences de la préparation aux examens et de la formation de la pensée et du goût ?

Nous nous sommes longuement interrogés durant notre entretien sur ces points et sur d’autres. Je n’ai pas caché à M. Steiner mon intérêt pour l’informatique et pour le travail qu’il m’a présenté, mes incertitudes devant les résultats, mon souci des besoins primordiaux d’adolescents engagés dans un parcours sanctionné par des épreuves écrites et orales. J’ai trouvé en M. Steiner un  professeur convaincu, mais ouvert, désireux de rencontrer des collègues qui, comme lui, utilisent cet outil, de continuer à se former, de briser la solitude du chercheur. Je suis entièrement persuadé du sérieux de ses recherches, et le remercie de m’avoir permis de les juger.

 

Pris connaissance le  5-1-94                                                      Date de l’Inspection     ..  Novembre 1993

      L’intéressé                                                                     L’Inspecteur pédagogique régional

 

Voilà qui est bel et bon. Quelques point méritent néanmoins d’être précisés :

: Je « disposais » de deux salles… le terme est objectivement exact, mais très réducteur : ces deux salles, je me les avais mitonnées, sur un temps long : patiemment agencées en U pour une circulation fluide, avec des ordinateurs obstinément accumulés sur 3 années consécutives, en réseau filaire, le tout seul, sans aucun technicien ni bénévole autre que moi-même, tournevis, pince en main, du déballage du premier carton jusqu’à la sertissure finale du trente-sixième PC monochrome…

2. je réalise, en tapant l’expression « rythme épuisant », combien, jeune quadragénaire de 42 ans, je tenais une forme olympique : physiquement puisque, de fait, je devais me pencher tour à tour et/ou à la demande sur chacun  de mes « cobayes », intellectuellement car le défi était soit de trouver la solution, dans l’urgence, à l’incompréhension manifestée par une erreur, soit de permettre aux plus brillants de puiser dans leurs propres ressources car je n’oubliais pas que le numérique ne devait jamais me supplanter : Le souvenir du liquide froid qui m’a coulé dans le dos quand, de retour de mon année sabbatique en Afrique, un collègue m’a présenté un logiciel de latin imbattable sur les 5 déclinaisons, se rappelait trop souvent à moi si je mettais plus de deux secondes à déceler là où le bât blessait l’âne au-dessus duquel je me penchais. Rarement une ânesse : l’établissement ne passait que très lentement à  une mixité réelle…

3. cette formation lourde s’est avérée pesante : la norme, pour ouvrir un APTIC (Atelier  de Pratique des Technologies de l’Informatique et de la Communication. Ce type de siglaison absconse fait partie des mystères abyssaux de l’E.N.) était la réclusion, sur une année scolaire, de deux enseignants, l’un  scientifique, l’autre littéraire, donc, à la louche, sciences dures + molles, clairement, en cette occurrence, surtout histoire-géo et SES ! A chaque bain, j’ai pataugé dans le marécage informatique en vilain petit canard de Lettres classiques, aux grands ébahissement/dam/incompréhension des collègues. Qui plus est, l’enseignement privé ayant pris, comme à son habitude, le train en marche pour se retrouver dans le dernier wagon, l’a transformé en charrette des condamnés : le temps global de la formation a été respecté, mais à raison de : 3 ans X 2 séjours annuels – l’un de deux mois, l’autre sur un mois= 1 année scolaire. En fait, vu le professionnalisme de la trentaine de participants (y compris deux duos de volontaires nommés par leur direction), dont la moyenne d’âge dépassait allègrement le début de la quarantaine car on n’envoie pas en « loisir » actif – un « OTIUM » très STUDIOSUM - des néophytes qui n’ont pas fait leurs preuves pédagogiques, cette organisation du temps a surtout dégoûté de l’enseignement nos auxiliaires-remplaçants : nous marquions impitoyablement – le prix de notre survie - notre territoire lors du premier jour de la rentrée scolaire et malgré nos absences réitérées, nos chères têtes blondes ne s’y sont pas trompées: nous tous, membres de cette vaillante troupe au service servile de l'informatisation  (compte non tenu d’une perte finale de 7 % ), nous les marquâmes au front, en professeurs de référence…Je dois à la vérité d’avouer qu’en ce qui me concerne, 6 remplaçant(e)s furent ainsi usé(e)s : aucun(e) ne fut candidat(e) pour reprendre la session suivante. En Ponce-Pilate, je ne sais rien de plus…

4. Nous retrouvons la notion de poids : la formation de trois ans m’avait fait prendre une quinzaine de kilos, moi qui, avant, bien que célibataire de fait, ne buvais jamais un verre de vin. D’une sobriété de chameau, je suis tombé goutte à goutte dans le pot commun, avec la succession des repas du soir… A contrario, M. l’Inspecteur faisait partie des chats maigres… En fait, le temps consacré à «une notion – un problème=un logiciel adéquat, peaufiné et rectifié en fonction du comportement des cobayes» n’entrait pas à l’époque en ligne de compte : il suffisait pour moi qu’une centaine, même une dizaine, voire un simple quarteron de professeurs s’y attelle comme moi, dans les mêmes conditions (9 mois ½ de programmation, 2 mois ½ de voyage extra-européen en routard solitaire) pour que toutes les difficultés propres aux langues français, latine, grecque, voire plus si affinités car je débordais parfois sur les langues vivantes habituelles, soient abordées, et… dûment rédimées. Dans le cadre d‘un échange équitable. Je passe pour profits et perte l’échange inégal, digne de Glaukos et Diomède, d’une disquette originale de mon cru sur les mots dérivés et composés en français contre un ensemble de logiciels de mathématiques, en fait piraté chez Nathan : le collègue indélicat dans ce troc s’était contenté de l’agrémenter d’une animation fruste, dont la niaiserie échappait apparemment à ses élèves : un petit robot mettait en place les éléments d’une fusée en fonction des réussites ; elle décollait au final. BIS REPETITA PLACENT! … Mais cette déconvenue ne m’avait pas dégoûté, avec l’enthousiasme des encyclopédistes. L’ironie est que mon logiciel sur la notion de phonèmes, recevable en toute langue et particulièrement pertinent en seconde où il n’y a pas encore d’enjeux d’examen, est le seul auquel je n’ai pas fait passer la barre des obstacles techniques : en effet, les ruptures technologiques se sont accumulées sur une quarantaine d’années, d’où la reformulation de mes divers programmes, remis sur le métier à chaque fois, malgré leur augmentation exponentielle : les non PC de Radio-shak – TRS80 – écran vert sur fond noir de 64 colonnesx16 lignes (de mémoire, on ne parlait pas encore de pixels) avec sauvegarde sur K7 (bilan écologique : 10 écrans, 10 claviers-ordinateurs, 10 magnétophones, 50 K7, + imprimante à aiguille pour le tirage en listing des logiciels ; la société elle-même a disparu), les Thomson MO5 du « Plan Informatique pour Tous » dont était exclu l’enseignement privé, sur « TV » en mode texte : 40 colonnes X 25 lignes, graphique : 320X200 (bilan : une quarantaine d’unités en tout + 2 serveurs nano-réseau + imprimante ; plan classé ultérieurement sans suite, Thomson en est resté longtemps absent du monde des ordinateurs), les PC Léanord (marque maintenant disparue, j'ai dû être un des derniers à les prescrire) de construction française à écran vert CGA, en nano-réseau (=16 unités + le serveur sil’Z+ 4 écrans CGA couleurs + imprimante) ; par miracle, un  utilitaire, Chrysipont, développé par la société Chrysis qui a édité mes programmes en latin et grec sous MO5, permet de basculer sous PC toutes les données verbales, patiemment déboguées au fur et à mesure des utilisations successives par les élèves, de mes programmes de vocabulaire français ; nous arrivons aux Commodore (cette société s'est évanouie, elle aussi: ce texte est l'épitaphe d'un cimétière d'éléphants - on persiste en 2018 avec les e-phones, avec effet dominos, les uns derrière les autres dans une benne indienne ou africaine) 286, à écrans VGA sous DOS (24 PC de chute avec leur écran+ leur souris à boule); le passage du DOS à windows se fait sans douleur, sauf sous l’OS XP  de 2002 où il me faut recompiler une bonne partie des programmes en version graphique. Bref, en arrivant vers 2015 à windows10, est derrière moi toute la production de ma carrière, tant matérielle, au vu du nombre de PC jetés, écrans comme claviers ou souris, compte non tenu des imprimantes (on déborde largement les 4 centaines d'objets), que logicielle : elle ne passe plus sur les PC, sauf par les arcanes – complexes pour un néophyte, surtout pour tout « digital native » frénétique de la frappe irréfléchie/immédiate/auto-corrigée – d’un logiciel au nom éclairant de DOXBOX= une boîte noire pour faire passer les produits créés en fait sous DOS ! Ce point d’exclamation est ici final.