Tibulle, Elégies, I, 3

 traduction et commentaire de Chantal Osorio

texte traduction universitaire traduction par groupe de mots commentaire

texte

Quam bene Saturno vivebant rege, priusquam            35
          tellus in longas est patefacta vias !
Nondum caeruleas pinus contempserat undas,
          effusum ventis praebueratque sinum,
nec vagus ignotis repetens compendia terris
          presserat externa navita merce ratem.              40
Illo non validus subiit juga tempore taurus,
          non domito frenos ore momordit equus,
non domus ulla fores habuit, non fixus in agris,
          qui regeret certis finibus arva, lapis ;
ipsae mella dabant quercus, ultroque ferebant            45
         obvia securis ubera lactis oves.
non acies, non ira fuit, non bella, nec ensem
         immiti saevus duxerat arte faber.
 

Nunc Iove sub domino caedes et vulnera semper,
         nunc mare, nunc leti mille repente viae.         50
Parce, pater : timidum non me perjuria terrent,
          non dicta in sanctos impia verba deos.
Quod si fatales jam nunc explevimus annos,
          fac lapis inscriptis stet super ossa notis :
’Hic jacet immiti consumptus morte Tibullus,              55
           Messallam terra dum sequiturque mari’

traduction universitaire

traduction:

Qu'on vivait heureux sous le règne de Saturne, avant le temps où de longues routes se sont ouvertes sur la terre ! Le pin n'avait pas encore bravé les ondes azurées ni présenté aux vents le gonflement de la voile déployée ; errant à la poursuite du gain en des terres inconnues, un nautonier n'avait pas encore chargé son vaisseau de marchandises étrangères. Ce temps-là n'a pas vu le taureau vigoureux subir le joug, le cheval mordre le frein de sa mâchoire domptée ; les maisons n'avaient point de porte, on n'enfonçait pas de pierre dans les champs pour marquer exactement les limites des propriétés. D'eux-mêmes les chênes donnaient du miel, et spontanément les brebis venaient offrir le lait de leurs mamelles aux hommes qui n'avaient pas de souci. Il n'y avait pas d'armée, pas de colère, pas de guerres, et l'art inhumain du forgeron cruel n'avait pas façonné l'épée. Aujourd'hui, sous la domination de Jupiter, ce sont des meurtres et des blessures toujours, aujourd'hui c'est la mer, aujourd'hui mille voies s'ouvrent brusquement qui conduisent à la mort. Epargne-moi, père des dieux ! ma conscience sans reproche n'éprouve pas les terreurs qui suivent les parjures ou les paroles impies prononcées contre la sainteté des dieux. Que si j'ai rempli maintenant le nombre fatal de mes années, permets que ces mots soient inscrits sur la pierre qui couvrira mes restes : "Ici repose Tibulle, enlevé par une mort cruelle, tandis qu'il suivait Messalla sur terre et sur mer."  

autre:

Qu’elle était belle la vie sous le signe de Saturne, avant que de longues routes ne soient ouvertes sur la terre ! Le pin n’avait pas encore bravé les flots azurés, ni présenté sa voile déployée aux vents. Le marin errant à la recherche du gain en des terres inconnues n’avait pas encore chargé son embarcation de marchandises étrangères. En ce temps-là, le taureau vigoureux n’avait pas encore subi le joug, le cheval n’avait pas encore mordu le frein de sa mâchoire domptée. Pas de porte aux maisons, pas de pierre enfoncée dans les champs pour en marquer exactement les limites. Les chênes donnaient spontanément du miel et les brebis offraient le lait de leur pis aux hommes insouciants. Pas d’armée, pas de colère, pas de guerres et pas d’épée, qu’un forgeron aurait fabriquée de son art affreux. Aujourd’hui sous la domination de Jupiter, ce ne sont que meurtres et blessures. Aujourd’hui, la mer et mille voies s’ouvrent soudain vers la mort.

Epargne-moi, père des dieux : mes craintes, aucun parjure, aucune parole impie proférée à l’encontre des dieux sacrés n’en est la cause. Si j’ai déjà accompli le nombre d’années fixé par le sort, fasse que ces mots soient inscrits sur la pierre qui couvrira mes restes : « Ci-gît Tibulle, emporté par une mort affreuse, alors qu’il accompagnait Messalla par terre et par mer. »

                                                          Trad. de M. Ponchont revue par F.Le Blay  

traduction par groupe de mots (HS)

QUAM VIVEBANT BENE Qu'ils vivaient bien REGE SATURNO Saturne étant roi (ablatif absolu, donc, plus élégamment: sous le règne de Saturne) PRIUSQUAM TELLUS EST PATEFACTA avant que la terre ne se fût ouverte/n'eût été ouverte IN LONGAS VIAS Qen longues routes (question de lieu: QUO). PINUS NONDUM CONTEMPSERAT  Le pin (synecdoque= la matière des bateaux) n'avait pas encore méprisé (CONTEMNO) UNDAS CAERULEAS les ondes bleutées (céruléennes ferait trop calque; périphrase poétique pour: la mer) QUE PRAEBUERAT VENTIS et n'avait pas (+encore: sous-entendu) fourni aux vents SINUM EFFUSUM son sein déployé (la métaphore est déconcertante; en fait la voile est gonflée comme un sein, d'où: le gonflement de sa voile, car unique sur les bateaux de l'époque! EFFUNDO) NEC NAVITA VAGUS ni le marin errant (NAVITA, metri causa, à cause du pentamètre dans ce distique élégiaque!) REPETENS COMPENDIA TERRIS IGNOTIS recherchant des bénéfices dans des terres inconnues (sens répétitif de RE, et intensif! le but des ces périples étant bien sûr l'argent!) PRESSERAT RATEM MERCE EXTERNA n'avait pressé/enfoncé son embarcation au moyen d'une marchandise étrangère (RATIS=radeau; MERX a donné : marchandise, mercatile, mercatique pour les STG! le sg souligne la masse? EXTERNA dénonce l'abus d'importations de produits inutiles/de luxe dès cette époque! thème annoncé en fait par: IGNOTIS) ILLO TEMPORE A cette époque (sens laudatif, emphatique, d'ILLE) TAURUS VALIDUS le taureau vigoureux NON SUBIIT JUGA n'a pas subi le(s) joug(s) (pluriel pour souligner l'écrasement?) NON EQUUS MOMORDIT le cheval n'a pas mordu (NON... NON, etc. anaphore, avec asyndète, les deux animaux nobles, DOMI MILITIAEQUE, le taureau tire l'araire à la campagne, le cheval a une utilisation militaire à l'époque FRENOS ORE DOMITO le(s) frein(s) de sa bouche domptée (la noblesse du cheval se montre en français par l'utilisation du vocabulaire humain pour désigner certaines parties de son corps, d'où les jambes du cheval, et non les pattes - de ton clébard?!) NON ULLA DOMUS HABUIT FORES pas une maison (ULLUS, semi-négatif, donc utilisé toujours avec un négatif) n'a eu de portes (ou plutôt de serrure!) NON LAPIS FIXUS IN AGRIS pas de pierre (synecdoque: ici borne) fixée dans les champs QUI REGERET ARVA pour réguler (relative finale car au subjonctif, à l'imparfait par concordance des temps) les cultures FINIBUS CERTIS par des délimitations certaines/bien déterminées QUERCUS IPSAE DABANT MELLA Les chênes d'eux-mêmes donnaient le miel (pays de Cocagne et d'abondance, cf. le pl. de MEL; cf. Horace et ses Iles Fortunées) QUE ULTRO OVES FEREBANT et spontanément les brebis apportaient UBERA OBVIA SECURIS leurs mamelles directement à des hommes tranquilles/sans souci (OBVIUS: qui vient à la rencontre, CUM GRANO SALIS, en hommage à John Ford - ou à Frédéric II, qui mérite moins de gloire NUNC SUB DOMINO IOVE Maintenant, sous le maître Jupiter SEMPER CAEDES ET VULNERA toujours massacre et blessures NUNC MARE, NUNC REPENTE maintenant, (+c'est) la mer, maintenant (+c'est) tout à coup MILLE VIAE LETI Qmille chemins de mort (on retrouve ici le malaise, classique chez un romain, face à la mer. cf. chez Platon (sic!): les trois catégories d'êtres, les vivants, les morts et ceux qui sont sur mer) PARCE PATER épargne-moi, Père NON PERJURIA ME TERRENT TIMIDUM (+Ce) ne (+sont)  pas les parjures (+qui) m'effraient, (+moi qui en serait) craintif (TIMIDUS: cf. TIMEO, TIMOR, avec le rapprochement humoristique soulignant que Tibulle a d'autres craintes, par ex. celle de perdre Délia ou de faire la guerre! TIMIDUS peut aussi exprimer ici la révérence religieuse dont sait faire preuve Tibulle, son respect empreint de crainte envers les Dieux) NON VERBA IMPIA ni les paroles impies DICTA IN SANCTOS DEOS dites contre les saints dieux (contre la sainteté des Dieux) QUOD SI NUNC Mais si maintenant (QUOD renforçateur de SI) EXPLEVIMUS JAM ANNOS FATALES nous avons rempli déjà les années édictées par le Destin FAC LAPIS STET fais (+en sorte qu') une pierre se dresse SUPER OSSA au-dessus de mes os NOTIS INSCRIPTIS avec ces mots inscrits (<ces mots ayant été inscrits) HIC JACET TIBULLUS ici est étendu (ci-gît) Tibulle CONSUMPTUS MORTE IMMITI achevé complètement (=CUM/CON) par la/une? mort (sans douceur) cruelle, DUM SEQUITUR MESSALLAM pendant qu'il suivait (le présent est impossible ici en français, alors qu'il convient en latin avec le duratif DUM) Messalla TERRA MARIQUE sur terre et sur mer (expression militaire pour désigner tous les formes d'expédition)

traduction par groupe de mots (CO)

Tibulle, Elégies   III, 35-56

 

 

Quam bene Saturno vivebant rege

Comme (ils vivaient) on vivait bien Saturne étant roi

                                          Sous le règne de Saturne

priusquam tellus est patefacta

avant que la terre ne se soit ouverte

in longas vias !

en longues routes !

Nondum pinus contempserat

Le pin n’avait pas encore méprisé (bravé)

caeruleas undas,

les ondes azurées

ventis praebueratque

et il n’avait pas présenté aux vents

effusum sinum,

sa courbe (voile)  déployée,

nec vagus repetens compendia

et errant allant chercher des profits

ignotis terris

sur des terres inconnues

presserat navita ratem    

le matelot n’avait pas chargé son navire

externa merce.  

de marchandise étrangère.

Illo tempore

A cette époque

non validus subiit taurus,

le taureaux vigoureux n’a pas subit (ne subissait pas )

juga

le joug,

non frenos momordit equus,

le cheval n’a pas  mordu ( ne mordait pas) ses freins

domito ore,

de sa bouche domptée,

non domus ulla fores habuit,

aucune  maison n’avait de portes

non fixus in agris, lapis

Pas de pierre enfoncée dans les champs

qui regeret certis finibus arva, ;

pour borner les champs avec des limites précises.

ipsae mella dabant quercus,

D’eux-mêmes les chênes donnaient du miel

ultroque ferebant oves

et spontanément les brebis portaient

obvia ubera lactis.

des mamelles proposant du lait

Securis.

aux hommes en sécurité (sans soucis).

Non acies, non ira fuit, non bella,

Il n’y avait pas d’armées, pas de colère, pas de guerres

nec ensem saevus duxerat faber

et l’épée, le cruel forgeron ne l’avait pas façonnée

immiti arte.

de son art inhumain/sans pitié.

Nunc Iove sub domino

Maintenant sous Jupiter maître

                              la domination de Jupiter

caedes et vulnera semper,

(ce sont) meurtres et blessures toujours,

nunc mare, nunc mille viae leti

maintenant la mer, maintenant mille routes de mort

repente.

soudain.

Parce, pater :

Epargne-moi, Père :

timidum non me perjuria terrent,

Si je crains, ce ne sont pas les parjures qui m’effrayent

non dicta in sanctos impia verba deos.

ni des paroles impies dites contre les dieux sacrés.

Quod si jam nunc explevimus

Et si nous avons rempli déjà maintenant

          j’ai rempli

fatales annos,

les années fixées par le sort,

fac lapis super ossa :

fais que la pierre (qui couvrira) mes os

inscriptis stet notis

se tienne avec ces mots inscrits :

fais que ces mots soient inscrits sur la pierre qui couvrira mes restes

’Hic jacet immiti consumptus morte Tibullus,        

‘Ci gît Tibulle enlevé par une mort cruelle

Messallam terra dum sequiturque mari’.

Tandis qu’il suivait Messalla sur terre et sur mer.

 commentaire

Tibulle :  Commentaire Elégie 3, vers 35-56

On peut consulter aussi :   http://membres.lycos.fr/tibullus/index.htm

Ou encore : Tibulle Elégies, livre 1 de J.M Mondoloni, dans la collection 40/4 chez Ellipses (Etudes antiques), dont je me suis largement inspirée.

Il serait bon aussi de relire Virgile, bucolique 4, pour comparer et opposer ces textes.

 

Introduction :

-Situer Tibulle et son époque.

-son œuvre (essentiellement les 10 élégies du premier livre, puisqu’il n’est pas certain que les élégies du 2° livre soient toutes de Tibulle) / la troisième élégie

-situation du texte – de l’extrait à traduire-

Dans les vers qui précèdent, le poète évoque la peur de mourir loin des siens, qui lui rappelle les pressentiments qui ont retardé son départ, et l’amène à s’en remettre aux dieux. Cette pensée le conduit à regretter les temps où ces risques de mort n’existaient pas, et c’est ainsi qu’arrive assez naturellement ce passage sur l’âge d’or, thème traditionnel de la poésie de ce temps (voir Virgile, Ovide….) 

 1°) Un thème traditionnel et incontournable : Le mythe de l’âge d’or  et son opposé l’âge de fer

1-1 : L’Age d’or

                L’évocation de Tibulle est faite d’une manière traditionnelle en opposant le temps du bonheur et de la pureté à la corruption postérieure et actuelle. Le tableau est organisé en fonction de ce balancement entre nondum, mot-pied (37) et nunc (49) première syllabe du dactyle initial.

                Les détails de la peinture aussi sont  traditionnels: celle-ci contient les trois points essentiels que la plupart des critiques distinguent dans toute évocation de l’âge d’or.

                1- Tout d’abord une proximité entre les hommes et les dieux qui, selon la légende, vivaient les uns auprès des autres et partageaient même leur repas. L ‘évocation est ici discrète, mais l’exclamation initiale du vers 35 « quam bene Saturno vivebant rege ! » suffit à faire comprendre les bienfaits de cette cohabitation entre une communauté d’hommes heureux et son souverain. Noter la souplesse de l’ablatif « Saturno…. Rege », avec Saturno dans la première partie, avant la coupe pent et juste après « quam bene » : Saturne règne, mais ne domine pas. Le pluriel « vivebant » élargit le « bien vivre » à toute l’humanité + les longues sur « Saturno vivebant ». Aucune rupture d’harmonie.

                2- deuxième point : une nature généreuse offrant à l’homme sa production sans qu’aucun effort doive être fourni de la part de ce dernier. Thème présent essentiellement  aux vers 45-46 lorsque Tibulle rappelle qu’en cet heureux temps « ipsae mella…..ultroque… obvia… oves » (Cf 4° buc, pour les termes de l’évocation). Abondance des mots montrant la spontanéité du don :  Ipsae, spondée initial et mot-pied ; quercus mis en valeur entre deux coupes pent hepht : c’est bien la nature qui donne ; obvia dactyle initial et mot-pied ; ubera mot-pied aussi ;  On notera qu’au vers 45 l’abondance des liquides et des nasales crée une sonorité agréable pendant que le rythme binaire dabant…que ferebant … introduit un équilibre et une sérénité représentatifs du règne de Saturne.
                3-. Troisième point : ce temps voyait les hommes vivre dans l’oisiveté et la paix, sans l’idée d’entreprendre quoi que ce soit de dangereux. Cette peinture est faite dans un passage dominé par les tours négatifs  (nondum…nec…non – 4 fois-, entre le vers 37 et le vers 44) : litote, peut-être,  mais aussi commodité du procédé : peindre le bonheur est difficile à faire sans mièvrerie, surtout un bonheur mythique ; il est plus facile –plus efficace aussi- de faire comprendre la nature de ce bonheur par opposition avec le monde que le lecteur connaît : ainsi, pas de routes (36), pas de navires (37-38), partant pas de commerce (39-40) ; nul besoin de cultures (41-42), donc aucune nécessité de clore les demeures et pas de propriété privée (43-44)

[- La négation expressive « non … ulla » au vers 43 peut faire penser aux douloureux partages des terres qui avaient spolié des milliers de propriétaires (cf 1° bucolique). La peinture est bien faite à partir de l’expérience commune à chacun, ancrée dans une période de l’histoire romaine actuelle] ;

aucune source de convoitise et par conséquent aucune violence (47-48).

L’âge d’or est ce temps mythique où les hommes ne se dressaient pas contre leurs semblables et coexistaient sans péril.


1-2 : En opposition, l’âge de fer

 

Son évocation proprement dite est courte : essentiellement les vers 49-50, en constante opposition avec les vers 35-40.

- A Saturne s’oppose Jupiter : poids de la domination rendu par « sub »/ Nunc Jove en dactyle initial/ domino placé entre deux coupes tri et pent + « semper » mot-pied en finale ;

- A la vie, s’oppose la mort violente : caedes entre coupe pent et hepht + mot–pied « vulnera » - dactyle obligatoire-; - A la terre uniforme et maternelle (tellus), s’opposent les routes (viae) qui conduisent inexorablement à la mort (leti placé juste avant la coupe ») ;

-Aux ondes azurées ( caerulas avant la coupe pent + undas en spondée final-mot-pied) , s’oppose la mer (nunc mare, dactyle initial, brutal, sans aucun qualificatif pour « mare ») –avec chiasme entre terre-mer (36-37) / mer-terre (50) donnant l’idée d’un bouleversement négatif, propre à l’âge de fer.

Apparemment rien d’autre sur cet âge honni ; cependant, toute l’évocation de l’âge d’or porte en elle-même celle de l’âge de fer ; il suffit de relire les vers 36-44 en ôtant les tours négatifs pour voir se profiler les caractéristiques du malheur de cet âge :

-La terre est couverte de routes ; « patefacta » donne l’idée d’une ouverture, d’une tranchée, d’une profanation (36)

-Du pin, arbre immobile et vertical, on fait des navires en vue d’expéditions lointaines et lucratives. (37-40). Noter la condamnation incluse dans le verbe « contempserat » après la coupe hepht/ainsi que dans l’adjectif « vagus » dans le dactyle initial du vers 39 ; la quête incessante de profit dénoncée par « repetens » entre deux coupes…

-On domestique les animaux en particulier pour le travail de la terre (41-42). Or ce sont des animaux « nobles » ;  en particulier, le taureau destiné à la reproduction (c’est un taureau en outre qu’on offre aux dieux, cf Laocoon) se trouve réduit à l’état de bœuf sous le joug –noter la construction du vers : illo en spondée initial/ validus entre deux coupes tri, pent/ subiit entre deux coupes pent-hepht/ tempore, dactyle obligatoire,  et taurus, spondée final, en mots-pieds. Le cheval de son côté perd sa noblesse et sa dignité ; soumis, réduit à obéir aux ordres de l’homme.

- L’idée de propriété est ancrée dans les têtes (43-44) ; la méfiance naît et les maisons se ferment (fores habuit) ; les champs sont délimités soigneusement (« fixus qui regeret certis finibus arva lapis » / qui + subjonctif marque clairement un but voulu ; finibus en mot-pied…. En outre arva est un écho des « dulcia arva » de la 1° buc).

Toutes ces « innovations » de l’histoire semblent avoir pour points communs l’intérêt personnel et la cupidité. noter le verbe presserat du vers 40 –en dactyle initial- qui nous montre comment le marchand a fini par surcharger la cale de son vaisseau, ou l’ironique participe repetens -entre deux coupes- du vers 39, avec, dans le préverbe l’idée de chercher encore et encore.

Ainsi, il n’y a pas seulement une nième version des âges du monde ici ; il y a surtout l’expression de la vision personnelle de Tibulle sur ce monde.

 2°) Le texte est donc beaucoup moins convenu qu’il y paraît au premier regard.

 

En effet, Tibulle s’approprie ce thème avec naturel  et aisance et le traite en lien avec son histoire personnelle, ou la situation dans laquelle il se peint à travers les Elégies.

Ainsi :

2-1 : 14 vers sont consacrés à évoquer « le règne de Saturne ».

- ce règne est caractérisé d’abord par l’absence de mobilité (cf 36-37-38) et de confrontation avec l’inconnu (39), ce qui paraît tout à fait en lien avec ce qui tourmente Tibulle dans ce début d’élégie : l’obligation de partir avec Messalla, la maladie et la solitude, loin des siens sur une île étrangère.

- Le distique suivant (39-40) précise l’étendue de cette immobilité propre à l’âge d’or : ni voyage pour guerroyer, ni voyage pour faire du commerce. C’est exactement cette immobilité dont Tibulle rêve, mais qu’il craint de ne trouver que dans la mort (« Hic jacet » (55) en dactyle initial)

- L’explication de cette absence de mouvement vient naturellement dans le distique 41-42 : pas besoin de commerce, puisqu’il n’y a pas de cultures donc pas de marchandises à échanger ; l’absence de  propriété personnelle en est la conséquence directe (43-44): si on ne cultive pas la terre, on n’a pas besoin de se l’approprier, et si on n’a rien à soi, pas besoin de fermer les maisons ! Tout cela s’explique clairement par le distique 45-46 qui montre la nature généreuse offrant d’elle-même ses bienfaits aux hommes qui sont alors « securis » (avant la coupe / mot pied).

Or tous ces éléments rejoignent les thèmes forts qu’on retrouve tout au long des Elégies (le calme, la vie simple, la modestie des biens, l’art de se contenter de peu….. la paix chez soi, et du temps pour se consacrer à l’amour et à la poésie).

                Ainsi, l’évocation de l’âge d’or est conduite, de façon assez originale, comme à l’envers : le poète part de son actualité, et par jeux d’associations successives, remonte à ce qui fait l’essentiel de cet âge béni : la fécondité spontanée de la nature, donnant à l’homme tout ce dont il a besoin et le dispensant de tout effort.

 

2-2 : Le passage se clôt par une sorte de conclusion récapitulative (47-48), dans laquelle le poète revient à son obsession du moment : la guerre ; les trois « non » + nec qui ponctuent le vers 47 + tout le lexique de la guerre et de la cruauté rappelle à la fois tout ce qui n’existait pas dans les premiers temps, et tout ce qui fait l’essentiel de la vie à l’époque du poète, et donc de la vie du poète/ des conditions de vie à Rome dans cette fin de premier siècle.

2-3 : C’est donc tout naturellement que nous passons à « Nunc », et à l’actualité du poète : « vulnera semper » (dactyle obligatoire / mot-pied + trochée final /mot-pied) + « caedes » entre coupe pent et hepht ; et dans le pentamètre, « nunc mare, nunc leti » avant la longue.

Cette omniprésence de la mort violente - et la perspective d’une mort probable pour lui (la situation du poète semble particulièrement grave -53-  avec son inquiétante hypothèse quod si fatales… qui donne à penser à une mort imminente) - conduit le poète à demander protection à Jupiter : « Parce pater » avant la coupe tri, avec régularité du rythme (- u, u -) et allitération/assonance en p/a/r .

Son seul espoir parait résider dans sa pureté conservée, qui peut lui éviter de faire partie des damnés. Mais pour cela il faut commencer par apaiser le courroux possible du dieu : ne risque-t-il pas d’avoir offensé Jupiter en louant le règne de Saturne ? La supplique initiale « parce » adressée à Jupiter –appelé Pater sans doute moins par solennité que pour montrer au maître des dieux toute la soumission et la vénération avec laquelle on le considère, est à comprendre par rapport à la condamnation que les vers précédents avaient énoncée contre l’age de fer (49) : « nunc jove sub domino »; Ainsi, le poète demande pardon et nie toute volonté de blasphème de sa part : la dénégation insistante (non non 51 52) ne prouve pas son innocence pour autant ; mais elle suggère au moins que les termes avec lesquels le poète a parlé de Jupiter ne sont pas à prendre comme une accusation. En outre, la maladie qui frappe Tibulle est la conséquence de sa dévotion envers Messalla : en le suivant –sequitur (56)- partout - terra –que mari (56)-, il a respecté les exigences de l’amitié. Or le latin désigne d’habitude ce type de fidélité par « pius » (cf encore « pius Aeneas » ; voilà donc une autre façon de montrer que le poète n’est pas impius.

Le poète peut donc espérer la protection divine.

2-4 : il est en tous points digne de l’épitaphe qu’il imagine

Il n’est pas de ces audacieux qui se lancent dans des entreprises contre nature ; au contraire, il est « timidum » -placé entre deux coupes- ; en outre il se soumet aux volontés divines : acceptation de l’arrêt du destin à son égard : « quod si fatales » avec quodsi en mot-pied + spondée (deux longues, plainte initiale) / « jam nunc » entre deux coupes + abondance de spondées dans le vers.

A la perspective d’une vie prématurément interrompue, le poète propose, comme une compensation, de mettre sur sa tombe une épitaphe qui, elle, durera, puisqu’elle sera inscrite sur une pierre solide et résistante au temps : noter l’abondance de longues sur « inscriptis stet » ; la pierre en outre « stet » dont tient / se tient debout/ dure ; et les mots inscrits sur elle confèreront une sorte d’éternité au poète mort trop jeune, comme le fera aussi la poésie.

L’épitaphe est d’ailleurs calculée pour donner de Tibulle une image multiple : convenue, et propre à plaire au passant ordinaire qui imaginera un homme mort au combat ; mais surtout reflet de sa révolte contre la violence du monde dans lequel il vit (ce qui est propre à Tibulle, et fort peu Romain !) : il n’a pas voulu cette mort ; c’est la société de son temps qui lui a imposé la contrainte de la guerre ; lui se serait contenté d’une vie simple, frugale et tranquille, comme celle que proposait Saturne.

Dans le distique final, Messala, le guerrier, devient donc figure de l’age de fer – et Tibulle, amoureux de la paix, dont l’idéal est la sérénité dans la frugalité, est figure de l’age d’or. Chacun dans un vers du distique : Tibulle en fin d’hexamètre, bien en évidence, Messalla en début de pentamètre, comme en opposition avec Tibulle.

3 °) On voit donc que Tibulle donne au mythe une dimension originale.

 

Il ne s’agit pas pour lui de fustiger une fois de plus, en moraliste conventionnel, la cupidité des contemporains et de se réfugier dans le rêve d’un passé idéal. Tibulle se livre à  une analyse lucide de ce qui a conduit l’homme dans cet âge de fer et s’efforce de montrer comment l’apparition du lucre ne peut qu’entraîner le déchaînement de tous les maux. On est bien loin d’une accusation qui rendrait Jupiter responsable de tous les mots ; c’est l’homme qui est au cœur de l’accusation.

3-1 cette situation est le fruit d’un enchaînement logique

Le vers 47 nous en détaille la naissance et nous laisse deviner l’enchaînement: les armées et les guerres (acies, bella) ne sont-elles pas issues de la convoitise (ira) de puissants voisins, désireux de s’approprier les richesses que les expéditions des vers 37-40 ont étalées ?

L’idée est donc celle d’un cercle vicieux : introduire la convoitise et la richesse brise l’âge d’or parce que l’humanité ne pourra désormais plus sortir de la violence, comme le montrent le « semper »  mis en évidence à la fin du vers 49 ou l’hyperbole « mille viae »  du vers 50. Pris ici au sens figuré, viae fait écho au « vias » du vers 36 où les routes –cette fois au sens propre – qui représentent le désir de partir de chez soi et de faire du commerce, n’avaient pas encore fait leur funeste apparition.

De même, il faut noter que ce vers 50 montre une mer désormais hostile à l’homme, en opposition avec le vers 37, où les ondes marines sont surtout l’objet d’une contemplation et d’une admiration (caeruleas) : l’ignorance de la navigation permettait d’éviter tout danger.

3-2 Mais l’ignorance est révolue.

Et ce funeste passage de l’ignorance à la connaissance a pour résultat de dresser à jamais les éléments contre l’homme ; dans son désir d’exploiter les ressources de la terre, l’homme a désormais tourné la nature contre lui au point que cette dernière lui est devenue méconnaissable, étrangère ; noter l’adjectif « ignotis » au vers 39, avant la coupe : adjectif intéressant s’il en est , signe de la détresse, du danger d’être loin de ce que l’on connaît ; noter aussi la mention d’une marchandise étrangère (externa à la coupe, vers 40) :  en sortant de son espace premier et naturel, l’homme est devenu comme étranger à lui-même et s’est aliéné la nature.

C’est donc parce qu’il n’a pas su ou pu demeurer à sa place que l’homme a mis fin à l’âge d’or.

3-3 Car pour Tibulle le bonheur est dans l’immobilité.

- En changeant le monde, au sens littéral en le faisant « mouvoir », l’homme a précipité sa perte et est entré dans le temps de l’histoire et de ses périodes de plus en plus malheureuses. (cf document à la fin) ; noter des verbes comme « subiit »  au vers 41  indiquant que l’homme a fait aller le taureau sous le joug, ou encore duxerat , vers 48 : il est intéressant que l’idée de forger une épée, symbole de l’age de fer, soit exprimée par un verbe dont le sens premier indique le mouvement.

- Ayant voulu forcer le rythme de la nature (dont « dabant et ferebant »  45 montrent encore l’allure première et spontanée) pour s’en rendre maître (domino 42) l’homme ne s’est pas seulement condamné à subir une cascade de maux comme le vers 48 avec la juxtaposition immiti saevus (5 syllabes longues) pourrait le laisser voir. Cette violence faite à la nature s’est surtout transformée en une rupture radicale qui  se trouve exprimée à travers l’idée de contre-nature. Ainsi, il n’est pas certain qu’il faille obligatoirement traduire pinus 37 par navire ; l’image est certes fréquente en poésie, mais ce que veut ici dire Tibulle, c’est que la folie humaine a fait mouvoir sur l’eau un pin symbole de l’immobilité. La synecdoque -en ne désignant pas l’objet par le terme exact mais par sa  matière- permet au poète de faire surgir une vision incroyable ; mais en même temps il souligne, par ce retour au sens propre, comment la disparition de l’âge d’or n’est que le résultat d’une tragique dénaturation.

Ainsi à la fois proche de la nature et foncièrement hostile à l’agitation, le poète a donné au mythe de l’âge d’or une coloration personnelle.

 

Conclusion

- On le voit Tibulle a bien sûr sacrifié au passage obligé de l’évocation de l’âge d’or, se montrant en cela excellent poète puisque pratiquer la poésie à Rome, ce n’est pas d’abord trouver des thèmes originaux, mais traiter de façon originale un thème convenu.

- Mais il y réussit bien au-delà de ce que l’on attendait ; car non seulement il introduit ce thème de façon très naturelle au milieu de son « roman de Délie » mais encore, il va plus loin que bien d’autres auteurs dans la signification qu’il donne à l’âge d’or.

- En outre, en utilisant les images que lui offre la mythologie, il remet en question la légitimité des guerres de conquête romaines dont il démonte les ressorts méprisables ; l’avidité, la recherche du profit, le désir d’imposer son autorité. Derrière la douleur de l’amoureux qui redoute de mourir loin de Délie se dessine le révolté qui accuse Rome de faire le malheur du monde…. Et là il est bien loin des accents patriotique de Virgile !

 

 

 

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