|
Salluste Conjuration de Catilina III, 1-2 ( ) IV, 1-4 |
|
|
|
[3] Sed in magna copia rerum aliud alii natura
iter ostendit. Pulchrum est bene facere rei publicae, etiam bene dicere haud
absurdum est; vel pace vel bello clarum fieri licet; et qui fecere et qui facta
aliorum scripsere, multi laudantur. Ac mihi quidem, tametsi haudquaquam par
gloria sequitur scriptorem et actorem rerum, tamen in primis arduum videtur
res gestas scribere: primum, quod facta dictis exaequanda sunt; dehinc, quia
plerique, quae delicta reprehenderis, malevolentia et invidia dicta putant ;
ubi de magna virtute atque gloria bonorum memores, quae sibi quisque facilia
factu putat, aequo animo accipit, supra ea veluti ficta pro falsis
ducit.(...) |
|
Sed
in magna copia rerum |
Mais dans la grande abondance des choses à faire |
|
natura
ostendit |
la
nature montre |
|
aliud
iter alii. |
un autre chemin à un autre (des chemins divers aux
uns et aux autres). |
|
Pulchrum est |
il
est beau |
|
bene facere rei publicae |
de bien faire pour l’état (de bien servir l’état) |
|
etiam bene dicere |
mais bien parler (de l’état) |
|
haud absurdum est; |
n’est pas mauvais (non plus). |
|
vel pace vel bello |
En temps de paix comme en temps de guerre |
|
clarum fieri licet; |
il est permis de devenir célèbre; |
|
et
qui fecere |
et parmi ceux qui ont agi (accompli de belles
actions) |
|
et
qui facta aliorum scripsere, |
et parmi ceux qui ont écrit les actions des
autres, |
|
multi laudantur. |
beaucoup sont loués. |
|
Ac mihi quidem, |
Et certes pour moi (or selon moi) |
|
tametsi
haudquaquam par gloria |
bien qu’une gloire pas du tout égale |
|
sequitur scriptorem |
suive l’écrivain |
|
et actorem rerum, |
et l’auteur des actions, |
|
tamen
in primis arduum videtur |
cependant il semble particulièrement difficile |
|
res gestas scribere: |
d’écrire les choses accomplies (l’histoire) : |
|
primum, |
d’abord, |
|
quod facta |
parce que les actions |
|
exaequanda sunt |
doivent être égalées |
|
dictis ; |
par les paroles ; |
|
dehinc, quia plerique putant |
ensuite, parce que la plupart pensent que |
|
quae delicta reprehenderis, |
les fautes que tu (on) reproche(s) |
|
malevolentia et invidia dicta ; |
sont dites par malveillance et jalousie ; |
|
ubi memores |
quand tu (on) rappelle(s) |
|
de
magna virtute |
la haute vertu |
|
atque gloria bonorum, |
et la gloire des hommes de bien, |
|
quae quisque putat |
les choses que chacun pense |
|
sibi facilia factu |
faciles à faire pour lui |
|
aequo animo accipit, |
il les reçoit
avec un esprit égal (sans
émotion), |
|
supra ea |
(mais) les choses qui sont au-dessus (qui le dépassent) |
|
pro falsis ducit |
il les prend pour fausses |
|
veluti ficta. |
comme des fictions. |
|
|
(…) |
|
|
[4] Igitur ubi animus ex multis miseriis atque
periculis requievit et mihi reliquam aetatem a re publica procul habendam
decrevi, non fuit consilium socordia atque desidia bonum otium conterere
neque vero agrum colundo aut venando, servilibus officiis, intentum aetatem
agere; sed, a quo incepto studioque me ambitio mala detinuerat, eodem
regressus statui res gestas populi Romani carptim, ut quaeque memoria digna
videbantur, perscribere, eo magis, quod mihi a spe, metu, partibus rei
publica animus liber erat. Igitur de Catilinae coniuratione, quam verissume
potero, paucis absolvam; nam id facinus in primis ego memorabile existumo
sceleris atque periculi novitate. |
|
Igitur |
Donc |
|
ubi animus |
quand mon esprit |
|
ex
multis miseriis |
(sorti)
de nombreux malheurs |
|
atque
periculis |
et
dangers |
|
requievit |
fut reposé (eut trouvé le repos) |
|
et decrevi |
et que j’eus décidé |
|
reliquam aetatem |
que le reste de ma vie |
|
mihi habendam |
devait être passé par moi (je devais passer le
reste de ma vie) |
|
a re publica procul, |
loin des affaires de l’état |
|
non fuit consilium |
cette décision ne fut pas (je ne pris pas la
décision) |
|
bonum
otium conterere |
de gaspiller un précieux loisir |
|
socordia
atque desidia |
dans l’insouciance et la paresse |
|
neque vero aetatem agere |
ni non plus de passer ma vie |
|
agrum colundo intentum |
occupé en cultivant la terre |
|
aut venando, |
ou en chassant, |
|
servilibus officiis, ; |
besognes (dignes) d’esclaves ; |
|
sed, regressus |
mais revenu |
|
incepto studioque eodem |
aux mêmes projet et goût (au projet et au goût) |
|
a quo me detinuerat |
loin desquels m’avait tenu éloigné |
|
ambitio mala, |
une malheureuse ambition, |
|
statui perscribere |
je décidai d’écrire |
|
res gestas populi Romani, |
l’histoire du peuple romain |
|
carptim |
en choisissant |
|
ut quaeque |
selon que chaque chose (les événements) |
|
memoria digna videbantur, |
me semblaient dignes de mémoire, |
|
eo magis, quod |
d’autant plus que |
|
mihi animus liber erat |
pour moi l’esprit (mon esprit) était libéré |
|
a spe, metu, |
d’espoir, de crainte, |
|
partibus rei publica. |
des factions de l’état (des factions qui
divisent l’état/ d’esprit de parti). |
|
Igitur paucis absolvam |
Donc j’exposerai en peu de mots |
|
de Catilinae conjuratione, |
(au sujet de) la conjuration de Catilina |
|
quam verissume potero; |
le plus fidèlement que je pourrai ; |
|
nam
ego existumo |
en effet pour ma part, je pense |
|
id facinus |
que ce forfait |
|
in
primis memorabile |
est dans les premiers (particulièrement) digne de mémoire |
|
sceleris
atque periculi novitate. |
par la nouveauté du crime et du danger (qu’il a fait courir à
l’état) . |
http://www.thelatinlibrary.com/sall.1.html
http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/Salluste_Catilina/lecture/1.htm
[3]
III. - Il est beau de servir l'Etat par de belles actions, mais bien raconter
ces actions n'est pas un mince mérite ; on peut conquérir l'illustration par
les travaux de la paix comme par ceux de la guerre ; et les héros, comme leurs
historiens, sont nombreux à mériter l'éloge. Pour moi, bien que je ne mette pas
sur le même pied la gloire de l'écrivain et celle du réalisateur, pourtant je
trouve, particulièrement difficile de raconter ce qui s'est passé d'abord parce
qu'il s'agit de mettre le récit au niveau des événements ; et puis, parce que,
trop souvent, si l'on relève une faute commise, on est accusé de le faire par
malveillance et par envie ; mais chaque fois qu'on signale une haute vertu ou
la gloire d'un bon citoyen, le lecteur admet sans se fâcher tout ce qu'il croit
qu'il aurait pu faire aisément ; le reste, il le traite d'imaginations et de
faussetés.
Tout
jeune encore, à mes débuts, je me suis, comme à peu près tout le monde, jeté
avec fougue dans la politique ; j'y ai éprouvé bien des déboires. Au lieu de la
réserve, du désintéressement, du mérite, c'étaient l'audace, les largesses, la
cupidité qui régnaient souverainement. Ce spectacle m'était odieux, car je
n'avais pas l'habitude du mal ; mais ma jeunesse, séduite par l'ambition, était
faible devant de tels vices et m'y retenait ; et, si je n'approuvais pas la
mauvaise conduite des autres, néanmoins un même désir des honneurs m'entraînait
et m'exposait, comme eux, aux méchants propos et à la haine.
[4]
IV. - Dès lors, quand, après ces tracas et ces périls, je retrouvai le repos et
résolus de passer le reste de ma vie loin de la politique, je ne songeai pas à
laisser se perdre ces douces heures de loisir dans l'inaction et la paresse, ni
non plus à employer mon activité et mon temps à l'agriculture et à la chasse,
ces occupations serviles. Mais, revenu aux entreprises et aux goûts dont
m'avait détourné une fâcheuse ambition, je projetai de raconter l'histoire
romaine, par morceaux détachés, en choisissant ce qui me paraissait digne de
mémoire d'autant plus que mon esprit était affranchi de tout espoir, de toute
crainte, de tout esprit de parti. Je vais donc traiter de la Conjuration de
Catilina, brièvement, et aussi exactement que possible : il y a là un forfait
que j'estime mémorable entre tous, en raison de la nouveauté du crime commis et
du péril couru par l'Etat. Je ferai, en quelques mots, connaître le caractère
du personnage, avant de commencer mon récit.
Commentaire du texte de Salluste
Introduction :
- situer Salluste
- situer son bouquin
- situer le passage (préface), puis notre extrait dans la préface
- annonce du plan du commentaire
Développement :
1) Ecrire l’histoire est loin d’être une activité secondaire ;
en effet :
1-1 –
c’est un chemin de vie proposé par la nature
Dans
la phrase qui précède ce passage, Salluste affirmait « celui-là seul me
paraît vivre qui...recherche la gloire d’une action d’éclat ou d’un beau talent » ;
le « Sed » qui commence notre extrait, replacé dans le contexte, n’oppose
pas l’idée qui précède à celle qui est
exprimée dès l’abord :la nature indique des voies différentes ;
il a plutôt pour fonction de préparer
le passage de IS (celui qui) à ALII (les uns, les autres) ; Salluste signifie clairement qu’un seul homme
ne peut pas tout faire ; au contraire, chacun doit accomplir des choses
différentes. Ceci se trouve confirmé par le vel de « vel
pace vel bello clarum fieri licet; » ; le groupe pace/bello est
fréquent en latin (ou domi militiaeque) ; mais ici, vel : ou bien ;
la gloire « clarum fieri » peut-être acquise dans l’une ou
l’autre situation et non dans l’une ET l’autre; en outre cette
gloire est « licet », nous aurions envie de dire
« licite », c’est un droit naturel !
Car
dans cette recherche du meilleur chemin pour aller vers la gloire, c’est la
nature qui décide ; « in magna copia rerum aliud alii natura iter
ostendit. » Idée mise en valeur par la reprise aliud alii :
insistance sur la variété des chemins vers la gloire. Place privilégiée de natura
au milieu du groupe : mise en évidence de la raison de ces divergences: la
nature, et non le caprice.
Celui
qui choisit d’écrire l’histoire comme chemin de vie ne fait donc qu’accomplir
ce pour quoi il est au monde.
1-2 – C’est
un chemin aussi illustre que l’action, voire plus
Certes
« Pulchrum est bene facere rei publicae » ! Pulchrum
placé en tête de phrase met assez en valeur la haute opinion que Salluste a de
ceux qui se mettent au service de l’Etat ; mais il ajoute « etiam
bene dicere haud absurdum est »; le Chiasme + le parallelisme bene
facere/bene dicere + litote finale, haud absurdum suffisent à nous
convaincre qu’il y a plus admirable encore : le bene dicere ; car
la structure finit sur qqch d’essentiel:
comparer pulchrum et haud absurdum ; l’un fait appel à la
beauté, l’autre à la cohérence ; il y a quelque chose de plus fort dans le
deuxième qualificatif, qui, mis en valeur par la litote, prend tout son poids
de sens.
Il
semble bien d’ailleurs que pour Salluste la cause est entendue, et que c’est
l’écriture de l’histoire qui l’emporte en gloire sur l’action politique. Car
dans l’affirmation même « tametsi haudquaquam par gloria sequitur
scriptorem et actorem rerum, » remarquer la force de « haudquaquam »
(+longueur du mot) qui récuse d’emblée toute discussion sur le « par » :
la gloire n’est pas égale, mais cela ne signifie pas pour autant que la gloire
soit moins grande pour l’un que pour l’autre. Elle existe pour le « scriptorem »
et pour « l’actorem » ; les deux accomplissent des
« rerum ». Les deux se mettent au service de l’Etat : car
au centre de leur préoccupation se trouve « rei publicae » ; or
la gloire s’obtient par l’investissement de chacun pour l’Etat. Il n’y a aucune
échelle de valeur à en tirer pour autant. Car dans un cas comme dans l’autre la
« gloria sequitur ».... ; « haudquaquam par »
s’en trouve nettement corrigé : la gloire de l’homme d’action et de
l’historien n’est pas à mettre sur le même pied, peut-être parce que celle de
l’historien est supérieure ? Le « tametsi » du début annonce en
effet un « tamen » qui prépare l’énoncé de l’opinion de Salluste.
1-3 – c’est un chemin difficile :
Agir
ou écrire sont également des actions à part entière : « et qui
fecere et qui facta aliorum scripsere, multi laudantur. » : //
et qui fecere/ et qui scripsere ; reprise en polyptote de « fecere-facta »,
comme l’affirmation d’une continuité : l’un écrit ce que l’autre a fait.
Mais le rejet de « Multi
laudantur » à la fin de la phrase, multi reprenant et qui /et
qui, insiste bien sur le fait que la gloire n’est pas automatique, quelle
que soit l’activité ; parmi les « qui », seuls
« multi » et pas ‘omnes’ ont droit à la louange. Difficulté dans les
deux actions, donc.
En outre, après avoir établi que les
chemins de la gloire sont divers pour tous, Salluste met en évidence les
difficultés particulières du chemin de l’historien : « tamen
in primis arduum videtur res gestas scribere »: l’énoncé se resserre
sur « res gestas scribere » ; de plus mise en valeur en
tête de la proposition de « in primis arduum ».
Quelles sont ces difficultés selon Salluste (Ac mihi quidem) ?
1-3-1 :
la nécessité de bien écrire
Le talent ne doit pas faire défaut à l’historien : « primum,
quod facta dictis exaequanda sunt »; en effet, il rapporte des « facta »
qui, puisqu’ils ont marqué l’histoire, ont obligatoirement quelque chose
d’exceptionnel ; il doit donc le faire avec un talent exceptionnel : l’adjectif
verbal « exaequanda » met bien en évidence le devoir d’écriture
spécifique de l’historien.
1-3-2 : les
lecteurs
La deuxième difficulté vient des lecteurs, tout au
moins de la plupart : « plerique » ;
- alors que l’historien s’efforce d’être exact et
au dessus des partis, lorsqu’il se permet de blâmer, « quae delicta reprehenderis », le lecteur réagit
à la critique par une accusation de jalousie : « malevolentia et
invidia dicta putant » ;
- quand il fait l’éloge d’autrui, « ubi de
magna virtute atque gloria bonorum memores », il se heurte à
une autre difficulté : l’indifférence « aequo animo accipit »,
ou la suspicion de mensonge « supra ea veluti ficta pro
falsis ducit » ;
car le lecteur n’admire pas ce qu’il pense être
capable de faire « quae sibi quisque facilia factu putat » ;
et ne croit pas ce qu’il ne peut pas faire « supra ea... pro falsis putat »
. remarquer l’opposition entre « ...memores »
et « quae....putat » : l’historien s’efforce de rester
dans le vrai ; le lecteur, lui, interprète ; et il refuse de croire à la véracité des propos s’il
juge les faits rapportés comme « supra ea » : noter aussi
la force (rapidité + assonances/allitération + rythme 3/2) de l’expression « veluti
ficta pro falsis ducit », en opposition avec le nombre de faits qui
sont à l’évidence « supra » pour le lecteur. + insistance sur l’incrédulité du
lecteur : double expression : veluti ficta / pro falsis
+ gradation entre les deux expressions : ficta relève de l’imagination, falsis
relève du désir de tromper... la critique se fait plus acerbe
2) Ecrire l’histoire requiert des conditions et des
qualités particulières
2-1-
être hors des luttes politiques / au calme
Dans
le passage supprimé, Salluste évoque sa jeunesse et sa fougue en politique ,
qu’il résume ensuite en une expression concise et efficace : « multis
miseriis atque periculis » ; cette période est évoquée plus loin
dans l’expression « ambitio mala » ; on comprend bien que
si ces expressions ne sont ni hyperboliques ni pessimistes, si l’action
politique s’est présentée ainsi pour Salluste, - et après tout l’époque était
vraiment troublée- elle ne peut pas permettre d’autre investissement. On
comprend donc aussi l’insistance de l’auteur sur la nécessité pour lui d’être
sorti des remous de la politique pour écrire l’histoire : « ubi
animus ex multis miseriis atque periculis requievit » : en
particulier, nécessité de retrouver la tranquillité d’esprit « animus
requievit » pour écrire.
Légitimation
de sa décision par « incepto studioque...eodem », ses goûts
antérieurs ; la structure de la phrase permet de grouper dans une même
proposition les deux « contraires » qui se sont partagés la vie de
Salluste : incepto studioque / ambitio mala, avec terme
dévalorisant pour ambitio.
Idée
reprise plus loin : « eo magis, quod mihi a spe, metu,
partibus rei publica animus liber erat. » Salluste (noter le mihi,
préféré à l’adjectif possessif) insiste
plus précisément encore sur la liberté que lui confère sa sortie de la vie
politique « a...partibus rei publica » , liée dans cette
phrase à « spe /metu », deux termes à la fois antinomiques et
complémentaires : l’aventure politique ne peut se vivre ni sans ambition,
et donc « spe » espoir de réussite, ni sans « metu », crainte née à la fois de la peur de
l’ échec et des risques graves encourus ; ce n’est que sorti de ces tourments
(a.....) que l’esprit peut être « liber » et disponible
pour l’écriture.
2-2 - savoir
choisir sa méthode et son sujet
Une
fois le recul pris, reste encore à choisir sa manière de faire ; pour
certains, comme Tite Live, il s’agit de reprendre toute l’histoire de Rome
depuis sa fondation ; Salluste au contraire, préfère ne pas tout raconter
mais cueillir les moments qui valent la peine « carptim /ut
...memoria digna videbantur, perscribere » ;carptim montre bien sa manière : procéder par
monographies ; en outre ne choisir que des périodes « memoria
digna », en fait –vu le premier choix qu’il fait de la conjuration de
Catilina-, choisir des périodes marquées par des événements d’une réelle
importance à la fois pour la vie de Rome, pour leur nouveauté et pour
l’enseignement qu’on peut en tirer.
En
effet, les critères qui rendent la conjuration de Catilina « in primis »
‘memoria dign[us] ‘ sont : « sceleris atque periculi novitate » ;
le choix se porte donc bien sur un
événement remarquable par sa nouveauté ; mais Salluste montre qu’il
conservera pour le traiter un esprit critique (id facinus / sceleris) ;
ce qu’il veut, c’est proposer une réflexion sur l’état et les périls qu’il
traverse.
L’événement « mémorable » est
donc, pour Salluste, un événement dont on peut tirer des leçons, et non un fait
qui pourrait avoir valeur d’exemplarité. Nulle trace de regret du passé dans le
choix de ses sujets ( au contraire de TL et Tac.)
2-3 - savoir être au plus
près de la vérité / concis / acharné au travail
Pour
bien traiter son sujet reste à se soumettre à deux exigences : « quam
verissume potero, paucis absolvam » ; autrement dit rapporter les
faits avec la plus grande justesse possible « quam verissume potero
», ce qui garantit l’impartialité ; le faire également « paucis »,
donc avec concision. Et le faire évidemment à fond : « res....perscribere » ;
le préfixe ‘per’ utilisé devant scribere montre avec clarté le
souci de perfection indispensable pour bien accomplir cette tâche.
L’historien
en effet ne cherche pas d’abord à impressionner par sa virtuosité, ou
l’élégance de son style ; son travail va au-delà et ne souffre pas de coquetterie d’écrivain. C’est au contraire
un engagement de vie.
3) L’histoire : un véritable engagement personnel
pour Salluste
3-1 – c’est un « bonum otium » (et non une pause entre deux activités)
L’affirmation
sur la décision prise est claire « non fuit consilium (...) bonum otium conterere» :
le verbe conterere insiste sur la valeur de l’otium, qu’il n’est
pas question de brader ; en outre qualifier l’otium de « bonum »
incite le lecteur à ne pas se tromper sur les buts de Salluste: il n’est pas
question d’alterner l’otium et le negotium , selon
l’alternance chère aux Romains; Salluste est sorti du negotium tel qu’on
l’entend normalement, et n’entend pas y revenir ; mais il n’entend pas non
plus tomber dans « socordia atque desidia » ; nulle
tentation de paresse, d’oisiveté coupable dans son retrait de la vie politique
(non...conterere) ; au contraire volonté de poursuivre une tâche
digne d’un citoyen romain
3-2 – c’est
que l’otium est considéré comme un negotium,
l’histoire comme engagement au service de
l’état.
Et
donc Salluste refuse de passer le reste de sa vie (intentum aetatem agere)
à s’adonner à des activités subalternes « neque vero agrum
colundo aut venando, servilibus officiis, »; certes la chasse n’est
pas considérée à Rome comme une activité servile, contrairement à ce que
Salluste affirme ici ; mais s’il le fait, c’est sans doute pour rendre
plus claire son intention de continuer à servir l’état, d’une autre manière, et
non pas de vivre pour lui-même, en
choisissant des activités sans intérêt pour Rome. Doit-on voir dans l’allusion
« argum colundo » une ‘pierre dans le jardin’ des vieux
Romains vertueux, comme Caton l’ancien trouvant le délassement de la vie
politique dans la pratique de l’agriculture ? Ce ne serait pas
surprenant ! Salluste doit bien se démarquer de ses illustres
prédécesseurs, lui dont la vie politique n’a pas brillé par l’intransigeance de
la vertu !
3-3 – Or
il faut que son désir d‘écrire l’histoire’ apparaisse comme pur,
comme le fruit d’un choix revendiqué et d’une réflexion cohérente.
L’écriture de ce passage
est effectivement remarquable à ce propos : on peut noter de nombreux
emplois de « mihi » ; de verbes à la 1° personne du
singulier comme « decrevi », « statui »,
« absolvam », « existumo » ; noter également
l’abondance des liens logiques (sed, ac, tamestis-tamen,
primum/dehinc ; quia ; eo magis quod ; igitur) , toutes choses
tendant à prouver que dans cette entreprise, Salluste s’est engagé en toute liberté et avec réflexion.
Ainsi,
par exemple, dans le passage « et mihi reliquam aetatem a re publica
procul habendam decrevi, » « decrevi »
montre un choix conscient et délibéré , une décision mûrement
réfléchie ; la place de mihi en tête de phrase relève de la même
intention : mihi désigne celui à qui incombe le devoir de se
tenir « a re publica procul » : véritable choix de vie
puisqu’il porte sur « reliquam aetatem » ; le mihi
du début (Ac mihi quidem....in primis arduumvidetur res gestas scribere)
montrait déjà cette même volonté d’être considéré comme acteur de la décision
d’écrire l’histoire.
Plus
loin le choix du premier sujet abordé se trouve aussi justifié par une
réflexion logique : c’est parce que Salluste est « a spe..... animus
liber erat » qu’il peut aborder l’histoire de la conjuration de
Catilina : « Igitur de Catilinae coniuratione, quam verissume
potero, paucis absolvam » ; ce choix est bien la conséquence (igitur)
d’un éloignement volontaire de la vie politique ; ce premier sujet, proche
de la vie de Salluste(contemporain de Catilina, et fidèle de César, opposé à
Cicéron dans cette affaire)., nécessite en effet que l’historien ait pu prendre
du recul avant d’aborder cet épisode.
Conclusion (A vous de privilégier ce qui vous semble
l’essentiel)
-
Une préface nécessaire pour préciser la position de Salluste en tant
qu’historien, et le démarquer de l’homme politique qu’il fut.
-
Ecrire l’histoire est peut-être la conséquence d’un retrait forcé de la vie
politique pour Salluste ; mais retrait assumé pleinement ici, et présenté
comme un bienfait.
-
Action privilégiée, digne d’un vrai Romain,
-
Plus utile à l’Etat que l’action politique car oblige à prendre de la hauteur
et permet de porter un jugement de valeur sur cette action.
-
Un bon historien est donc un citoyen de Rome à part entière.