Lucrèce,
V, 933 – 971
(au bac : une vingtaine de lignes/vers, donc : 937 – 964, découpe proposée, voire 939=25 vers)
le tout: Hubert Steiner
| texte | TRADUCTION UNIVERSITAIRE | scansion | traduction par groupe de mots | commentaire |
NEC
ROBUSTUS ERAT CURVI MODERATOR ARATRI
QUISQUAM,
NEC SCIBAT FERRO MOLIRIER ARVA,
NEC
NOVA DEFODERE IN TERRAM VIRGULTA,
NEQUE ALTIS
935
ARBORIBUS
VETERES DECIDERE FALCIBU(S) RAMOS.
QUOD
SOL ATQUE IMBRES DEDERANT, QUOD TERRA CREARAT
SPONTE
SUA, SATIS ID PLACABAT PECTORA DONUM;
GLANDIFERAS
INTER CURABANT CORPORA QUERCUS
PLERUMQUE;
ET QUAE NUNC HIBERNO TEMPORE CERNIS
940
ARBITA
PUNICEO FIERI MATURA COLORE,
PLURIMA
TUM TELLUS ETIAM MAJORA FEREBAT.
MULTAQUE
PRAETEREA NOVITAS TUM FLORIDA MUNDI
PABULA
DURA TULIT, MISERIS MORTALIBUS AMPLA;
AT
SEDARE SITIM FLUVII FONTESQUE VOCABANT,
945
UT
NUNC MONTIBUS E MAGNIS DECURSUS AQUAI
CLARIGITAT
LATE SITIENTIA SAECLA FERARUM.
DENIQUE
NOTA VAGI SILVESTRIA TEMPLA TENEBANT
NYMPHARUM,
QUIBUS E SCIBANT UMORIS FLUENTA
LUBRICA
PROLUVIE LARGA LAVERE UMIDA SAXA,
950
UMIDA
SAXA, SUPER VIRIDI STILLANTIA MUSCO,
ET
PARTIM PLANO SCATERE ATQUE ERUMPERE CAMPO.
NECDUM
RES IGNI SCIBANT TRACTARE, NEQUE UTI
PELLIBUS
ET SPOLIIS CORPUS VESTIRE FERARUM,
SED
NEMORA ATQUE CAVOS MONTES SILVASQUE COLEBANT,
955
ET
FRUTICES INTER CONDEBANT SQUALIDA MEMBRA,
VERBERA
VENTORUM VITARE IMBRESQUE COACTI.
NEC
COMMUNE BONUM POTERANT SPECTARE, NEQUE ULLIS
MORIBUS
INTER SE SCIBANT NEC LEGIBUS UTI.
QUOD
CUIQUE OBTULERAT PRAEDAE FORTUNA, FERABAT
SPONTE
SUA SIBI QUISQUE VALERE ET VIVERE DOCTUS.
960
ET
VENUS IN SILVIS JUNGEBAT CORPORA AMANTUM;
CONCILIABAT
ENIM VEL MUTUA QUAMQUE CUPIDO,
VEL
VIOLENTA VIRI VIS ATQUE IMPENSA LIBIDO,
VEL
PRETIUM, GLANDES ATQUE ARBITA VEL PIRA LECTA.
ET
MANUUM MIRA FRETI VIRTUTE PEDUMQUE
965
CONSECTABANTUR
SILVESTRIA SAECLA FERARUM
MISSILIBUS
SAXIS ET MAGNO PONDERE CLAVAE;
MULTAQUE
VINCEBANT, VITABANT PAUCA LATEBRIS;
SAETIGERISQUE
PARES SUBUS SILVESTRIA MEMBRA
NUDA
DABANT TERRAE NOCTURNO TEMPORE CAPTI,
970
CIRCUM
SE FOLIIS AC FRONDIBUS INVOLVENTES.
Nul ne mettait sa force à conduire la charrue recourbée, nul ne savait retourner la terre avec le fer, ni planter de tendres rejetons, ni couper aux grands arbres, avec la faux, leurs rameaux vieillis. Ce que le soleil et la pluie donnaient, ce que la terre offrait d'elle-même, voilà les présents qui contentaient leurs coeurs. C'est parmi les chênes, avec leurs glands, qu'ils se nourrissaient le plus souvent; et ces fruits que tu vois de nos jours à la saison d'hiver annoncer leur maturité en se colorant de pourpre, les arbouses, la terre les portait alors plus nombreux et plus gros. Enfin, dans sa fleur, la nouveauté du monde abondait en grossières pâtures qui suffisaient aux misérables mortels. Pour apaiser leur soif, les cours d'eau et les sources les appelaient, comme aujourd'hui la voix claire des torrents qui tombent du haut des montagnes invite de loin les fauves altérés. Enfin leurs courses nocturnes les entraînaient aux demeures sylvestres des nymphes, certains d'y voir sourdre des eaux vives qui lavaient de leurs ondes abondantes les humides rochers, humides rochers couverts d'une verte mousse à travers laquelle elles perlaient, ou bien qui, jaillissant en ruisseaux, s'élançaient dans la plaine. Ils ne savaient encore quel instrument est le feu, ni se servir de la peau des bêtes sauvages, ni se vêtir de leurs dépouilles. Les bois, les cavernes des montagnes, les forêts étaient leur demeure; c'est dans les broussailles qu'ils cherchaient pour leur corps malpropre un abri contre le fouet des vents et des pluies. Le bien commun ne pouvait les préoccuper, ni coutumes ni lois ne réglaient leurs rapports. La proie offerte par le hasard, chacun s'en emparait; être fort, vivre à sa guise et pour soi, c'était la seule science. Et Vénus dans les bois accouplait les amants. Ce qui donnait la femme à l'homme, c'était soit un mutuel désir, soit la violence du mâle ou bien sa passion effrénée, ou encore l'appât d'une récompense, glands, arbouses ou poires choisies. Confiants dans l'étonnante vigueur de leurs mains et de leurs pieds, ils poursuivaient les bêtes des forêts en leur lançant des pierres à la fronde, en les écrasant de leurs massues; ils triomphaient de la plupart, quelques-unes seulement les faisaient regagner leurs retraites et pareils aux sangliers couverts de soies, ils étendaient nus sur la terre leurs membres sauvages, quand la nuit les surprenait, se faisant une couverture de feuilles et de broussailles.
RADUCTION par groupe de mots
NEC
ERAT QUISQUAM ROBUSTUS MODERATOR
Il n'y avait alors (NEC;
QUISQUAM=semi-négatif) aucun robuste
manipulateur (MODERATOR=celui qui dirige,
avec suffixe de capacité technique, impliquant un certain savoir-faire)
ARATRI CURVI du
soc recourbé NEC
SCIBAT MOLIRIER ARVA FERRO, et personne ne
savait remuer (déponent)
les champs
(ARVUM I n)
avec le fer
(de la charrue) NEC
DEFODERE IN TERRAM NOVA VIRGULTA ni
enfouir dans la terre de nouvelles boutures,
NEQUE DECIDERE ALTIS ARBORIBUS ni faire
tomber aux (hauts) grands arbres FALCIBUS
VETERES RAMOS. avec
des serpes les vieilles branches ;
937 :
QUOD
SOL ATQUE IMBRES DEDERANT ce
que le soleil et les pluies avaient donné,
QUOD TERRA CREA(VE)RAT
ce
que la terre avait produit
SPONTE
SUA, spontanément
/d’elle-même,
ID
DONUM PLACABAT SATIS PECTORA;
ce don apaisait suffisamment leurs coeurs
CURABANT
CORPORA ils
soignaient leurs corps
PLERUMQUE
INTER QUERCUS GLANDIFERAS le
plus souvent parmi les chênes porteurs de glands ET
QUAE CERNIS NUNC TEMPOREHIBERNO et
ce que (neutre
pl. traduit pas un sg. collectif en fr.)
tu vois maintenant à l’époque hivernale
FIERI MATURA COLORE PUNICEO devenir
mûr avec
(ablatif
de qualité) une
couleur pourpre
ARBITA,
les
arbouses
(mis
en valeur par sa place en début de v. 941,
et par les disjonctions : QUAE… MATURA) TUM
TELLUS FEREBAT alors
la terre les portait/offrait PLURIMA
ETIAM MAJORA
plus
nombreuses
(en
plus grand nombre) et
aussi plus grandes/charnues
PRAETEREA NOVITAS TUM FLORIDA MUNDI outre
cela/bref la nouveauté alors
florissante
du monde
TULIT
PABULA DURA MULTAQUE, a
fourni une nourriture grossière et abondante
AMPLA
MISERIS MORTALIBUS suffisante
pour de malheureux mortels;
AT FLUVII FONTESQUE VOCABANT Qui
plus est, les fleuves et les montagnes appelaient
SEDARE SITIM, à
apaiser sa soif (cf.
un sédatif)
UT NUNC DECURSUS AQUAI E MAGNIS MONTIBUS comme
maintenant la chute d’eau (tombant) des grandes/hautes montagnes
CLARIGITAT LATE SAECLA FERARUM SITIENTIA.
appelle (Gaffiot,
ancienne édition : CLARICITAT, CITO+CLARUS excite d’une voix claire)
au loin les générations de bêtes fauves assoiffées
DENIQUE
VAGI TENEBANT finalement,
vagabonds (dans leurs vagabondages) ils occupaient
TEMPLA SILVESTRIA
NYMPHARUM
les
endroits, dans les forêts, (habités)
des nymphes, (devenus
ainsi)
connus (valeur
performative) E
QUIBUS SCIBANT hors
desquels
(dépend en fait de LAVERE) ils
savaient SCIBANT
(H)UMORIS FLUENTA LAVERE que
des écoulements d’eau lavaient (FLUENTUM
I n) SAXA
(H)UMIDA LUBRICA les
pierres humides rendues (ainsi) glissantes LARGA
PROLUVIE, avec
leurs amples débordements,
HUMIDA SAXA pierres
humides (non, ce n’est pas une diplographie) STILLANTIA
SUPER MUSCO VIRIDI,
laissant tomber des gouttes
(STILLARE) au-dessus d’une mousse verte A
ET
PARTIM SCATERE et
(dont
ils savaient)
qu’une partie jaillissait (SCATEO)
ATQUE RUMPERE CAMPO PLANO.
et se répandait violemment dans la plaine égale (pléonasme ?
en fait, Lucrèce évoque l’apaisement de l’exutoire) NECDUM
SCIBANT TRACTARE RES IGNI
Ils ne savaient pas encore traiter les objets avec le feu,
NEQUE UTI PELLIBUS ni
se servir de peaux ET
VESTIRE CORPUS SPOLIIS FERARUM, ni
revêtir leur corps des dépouilles des bêtes fauves SED
COLEBANT NEMORA mais
ils habitaient/hantaient les bois (NEMUS ORIS n) A
MONTES CAVOS SILVASQUE, les
montagnes creuses (=les
creux/grottes dans les montagnes)
et les forêts ET
CONDEBANT SQUALIDA MEMBRA INTER FRUTICES, et
ils cachaient/protégeaient leurs membres rudes/sales au milieu des branchages
COACTI
VITARE VERBERA VENTORUM IMBRESQUE contraint
d’éviter les coups des vents et les pluies
NEC POTERANT SPECTARE COMMUNE BONUM et
ils ne pouvaient pas prendre en considération (tenir
compte du)
le bien commun NEQUE
SCIBANT UTI et
ils ne savaient pas se servir
INTER SE ULLIS MORIBUS NEC LEGIBUS entre
eux (dans
leurs relations interpersonnelles) d’aucune
coutume ni de loi QUOD
FORTUNA OBTULERAT ce
que le hasard avait fourni CUIQUE
PRAEDAE à
chacun à/de ? butin (double
datif ou génitif partitif : QUOD PRAEDAE : ce que de butin) QUISQUE
FEREBAT SPONTE SUA SIBI chacun
l’emportait de lui-même pour lui
DOCTUS VALERE ET VIVERE (SIBI ?) instruit
à être fort et à vivre (pour lui-même ?)
ET VENUS JUNGEBAT IN SILVIS et
Vénus (=le désir, cf. chant I) unissait dans les forêts
CORPORA AMANTUM; le
corps des amants ENIM
CONCILIABAT QUAMQUE en
effet toute femme était unie VEL
CUPIDO MUTUA, soit
(par) un désir mutuel VEL
VIS VIOLENTA VIRI soit
(par) la force brutale du mâle
ATQUE LIBIDO IMPENSA,
et sa pulsion sans modération VEL
PRETIUM, soit
(par) le gain GLANDES
ATQUE ARBITA des
glands, des arbouses VEL
PIRA LECTA. ou
des poires choisies.
965 :
ET
FRETI VIRTUTE MIRA et
confiants dans la force étonnante MANUUM
PEDUMQUE de
leurs mains et de leurs pieds
CONSECTABANTUR
SAECLA SILVESTRIA FERARUM ils
poursuivaient les espèces sylvestres (donc,
dans les bois) des bêtes sauvages
MISSILIBUS SAXIS avec
des jets de pierre
(avec
des pierres lancées)
ET MAGNO PONDERE CLAVAE et
de lourdes massues (avec
un grand poids de massue);
VINCEBANT MULTAQUE et
ils en vainquaient beaucoup
VITABANT
PAUCA LATEBRIS; ils
en évitaient un petit nombre grâce à leurs cachettes
QUE
PARES SUBUS SAETIGERISQUE et
pareils aux sangliers porteurs de soie
DABANT SILVESTRIA MEMBRA ils
donnaient leurs membres sylvestres
NUDA
TERRAE nus
à la terre
CAPTI TEMPORE NOCTURNO pris/saisis
par la période nocturne
INVOLVENTES CIRCUM SE s’enveloppant
autour d’eux
FOLIIS
AC FRONDIBUS de
feuilles et de feuillages.
Scansion :
(à réutiliser dans tout commentaire !)
s=un
spondée, donc deux syllabes longues, soit par nature soit par position, d=un
dactyle, une syllabe longue suive de deux brèves, t= un trochée, une longue
suivie d’une brève ; t=césure trihémimère (troisième demi-mesure),
p= césure penthémimère, h=césure hephtémimère)
933 :
sdsdds, ph
ssssdt,
tph spondées
935 :
ddssds, h, deux e élidés
ddsdds,
tp
937:
ssdsds, ph
ddssdt,
tp
dsssds,
tp
940:
ssssds, p, spondées fortement marqués depuis les 3 vers précédents
dddsdt,
ph, dactyles,
dsdsds,
tph, alternance
dddsds,
ph
dddsdt,
p (h), parallélisme
945 :
sddsds, ph
sdssds,
h
dsddds,
tp
ddsdds,
p
sdsddt,
th
950:
ddsddt, ph (e)
dddsds,
h (et trochaïque ?)
ssdsds,
tp (2 e)
ssssds,
tph
ddssds,
ph
955:
ddssds, ph
dsssdt,
tp
dsssds,
p
sddsds,
ph
dsssds,
ph
960:
ddssds, ph
dddsds,
t
dsssds,
p
ddsdds,
p
964:
ddssds, p
965:
dssddt, t
dsssdt,
tph
sssdds,
p
dsssds,
tp
dsssds,
p
970:
ddssdt, ph
dsssds,
tp
sdsdds,
tp
1)
une vie épicurienne, primitive, présentée d’abord par contraste,
opposition ferme et négative par rapport aux besoins/nécessités/travaux
agricoles des civilisés : NEC
QUISQUAM, NEC, NEQUE, avec
deux initiales de vers (933 – 935), ces actions étant elles-mêmes présentées
péjorativement : ,DE-FODERE,
DE-CIDERE ; avant
notre extrait ;
cette
démarche par opposition, par contrastes formellement soulignés se retrouve
plus loin : 953/954, avec la forte rupture : SED en début de
vers… puis en 958-959. Ceci permet au poète d’aborder en fait les
plaisirs naturels et nécessaires à l’époque primitive, dure (pour
reprendre l’adjectif qui précède notre extrait.
·
D’abord
le manger (934-944 : avec sa conclusion positive en fin de vers :
AMPLA, comme en compensation après le MISERIS MORTALIBUS à la penthémimère)
·
puis
le boire (944- 952, elle aussi sans angoisse, puisque nous commençons par :
SEDARE SITIM à la penthémimère et terminons sur un débordement en 952,
avec la disjonction du pléonasme : PLANO CAMPO, le sens proche de
SCATERE et ERUMPERE, la syndèse : ET… ATQUE,
·
ensuite
le dormir (via les peaux de bêtes, donc l’habillement, puis les
couvertures, avec pour finir le couvert/toit) : 953, avec sa transition
artificielle du travail du métal ou de l’argile – 957, où la fin montre
que tout ceci n’a rien de confortable au rebours de la satisfaction
relativement facile des deux premiers plaisirs, en fait besoins :
l’allitération en [v], l’opposition des occlusives et des liquides, les
pluriels : ventorum/imbres, l’amuïssement du E de VITARE (terme en soi
plutôt négatif), impression renforcée par le final : COACTI.
·
Restent
les règles sociales, non le SUMMUM BONUM cher aux philosophies du bonheur,
mais le COMMUNE BONUM, notion en fait stoïcienne, et ici, aux yeux de Lucrèce,
fort peu naturelle !!! Et les MORES, auxquelles les romains sont fort
attachés. Pas plus : NEC en début de v. 958, NEQUE avec le semi-négatif
en fin de vers : ULLIS, NEC devant LEGIBUS, autre point d’ancrage pour
un romain digne de ce nom : rien de ce qui fonde la cohésion sociale, sa
norme, n’existe. La seule pierre de touche est… l’utilitarisme, l’égoïsme
sacré, comme le martèlent les gutturales : QUID CUIQUE, début de 960 :
SPONTE SUA SIBI QUISQUE. Donc, comme attendu chez un épicurien cohérent, il
n’y en a aucune, et la pirouette ironique : DOCTUS, en fin de 960 éclate
comme une remise en cause du droit romain (même si le développement de l’Empire
romain est lui aussi… prédateur !).
·
Subsiste :
ET, le plaisir/besoin sexuel plutôt, voire pulsion évoquée sans fard :
VENUS (cf. I, 1) ; là où Epicure considérait que la conversation avec
des amis d’élite suffisait, Lucrèce, dans le droit fil d’un Diogène,
reconnaît l’existence de l’attrait sexuel. A
sa décharge (sic !), il ne justifie pas l’homosexualité, alors
que faute de grives… Bref, il n’hésite que devant les moyens pour arriver
au coït : soit le désir mutuel : CUPIDO en fin de vers 962, ou
LIBIDO en fin de 963, ou, the last but not the least ?, le PRETIUM au début
du v. 964…
Le
tout (ce qui précède permet de présenter le plan du texte !!!), avec
une présence instante du corps: PECTORA au pl. au dactyle 5ème du
v. 938, comme CORPORA au même endroit du v. suivant (cf. 954, 961 ); la réalité est
prégnante, avec l’anaphore de QUOD au v. 937: la matière, ce qui nous
renvoie au matérialisme épicurien, est vécue comme positive : DEDERANT
à la césure hephtémimère, vigoureuse : CREARAT en fin de vers, généreuse,
au début du v. suivant : SPONTE SUA, comme la forte disjonction ID…
BONUM en fin de v. ici complice des hommes qui vivent en son sein, et non en
lutte contre elle, ce qui est un sentiment romain, par delà les Travaux et
les Jours (cf. leur amour des jardins, et les trompe-l’œil naturalistes
dans leurs insulae) ; cette idée sera reprise d’ailleurs comme en écho
au v. 960. L’impression de plénitude est corroborée par la convocation des
quatre éléments : le feu (SOL), l’eau (IMBRES), la terre (TERRA) et
l’air induit par PECTORA – notons que ces différents éléments se
retrouveront à différents endroits du texte : TELLUS en 942, FLUVII
FONTESQUE en 945, terre et eau : MONTIBUS AQUAI en 946, eau repris en 949
avec NYMPHARUM, terre et eau
derechef avec UMIDA SAXA, en 952 :
CAMPO en fin de vers pour la terre ; le feu en 953, en 955, MONTES ;
air et eau : VENTORUM IMBRESQUE en 957 ; l’amour semble, à mots
couverts, renvoyer à la terre, vu les éléments mentionnés : SILVIS,
GLANDES, ARBITA, PIRA ; tout ceci induit une impression certes
d’accumulation mais qui ne va pas sans une fusion équilibrée, une
satis-faction ; c’est bien ce que proclame le SATIS, au milieu de
l’harmonie triomphante des A, le v. 938. Ce que le GLANDIFERAS comporte
d’animal en renvoyant au sanglier (le PORCUS SINGULARIS) – mais sans dépréciation
- sinon l’on ne comprendrait pas le sacrifice du SU-OVE-TAURILE - est
contrebalancé par le PLERUMQUE au début du v. suivant. Et même si cela ne
va pas sans difficultés, comme l’incarnent les gutturales fréquentes dans
ce passage. Il n’en reste pas moins que le CURABANT CORPORA s’avère
positif ; la mention du temps (PLERUMQUE) permet le passage au temps
hivernal, NUNC, avec le passage à une apostrophe au dédicataire de cette épopée
didactique et apologétique, MEMMIUS, donc passage à l’énonciation. Et
ceci répond à une objection implicite : d’accord pour la bonne volonté
de Dame nature lors des beaux jours, mais lors des frimas ? Justement, la
réalité répond : CERNIS en fin de vers, de façon indubitable, en
touchant nos sens ; encore une démarche profondément épicurienne :
nos sens ne peuvent se tromper - et les illusions par ex. d’optique ?
En cas d’erreur, le raisonnement nous permet de les détromper ;
c’est même une des utilités de la logique pour les épicuriens : peu
leur chaut du logos stoïcien et de l’âme du monde ! - ; ensuite,
l’énigme posée s’éclaircit : QUAE ? = ARBITA (en début de
vers)… MATURA et on en a plein la bouche, avec le parallélisme des deux GN,
les deux hiatus : E - O / I – E, comme la chair du fruit sous la
dent… et, bonne mère, en superlatif (PLURIMA en début de vers) et
comparatif (MAJORA), la terre multiplie son don, en toute exubérance :
FLORIDA NOVITAS MUNDI, abondance renforcée par les : MULTA PRAETEREA ;
certes, sans raffinement artificiel ni sophistication, en toute simplicité :
PABULA (cf. troupeaux), DURA et le triste état de nos ancêtres – mais dont
la suite du texte nous montre qu’ils n’avaient pas conscience, et donc en
ce sens ils pouvaient être heureux – semble s’effacer grâce à
l’encadrement avec AMPLA en fin de v. 944 ; de 945 à 952, comme les méandres
d’un fleuve, le texte déroule ses volutes en une belle période ; Lucrèce
dépasse ici le lieu commun, le cliché de la littérature idyllique :
les êtres humains laissent ici la place à la beauté de la nature, parfois
subtile et délicate, parfois sombrement violente, mais toujours vivante,
fascinante (ici, étude stylistique, cf. scansion)… car la suite laisse la
place à la sauvagerie : certes pas de soc de charrue (IGNI, partant, pas
d’armes !), mais pas plus de vêtements, et ils manquent, non par
pudeur, mais par manque de développement technique. Lucrèce mentionne
ensuite les habitats les plus frustes pour son époque, avec l’anachronisme
du troglodytisme : nous savons maintenant que Neandertal utilisait
seulement les grottes à des fins esthético-religieuses… mais la cohérence,
la vérité ici comptent moins que l’impression de vagabondage sans repli préparé :
il s’agit de provoquer la crainte (COACTI VITARE) du manque (CONDEBANT) chez
le lecteur alliée à de la répugnance (SQUALIDA MEMBRA) : ainsi
prend-il conscience des bienfaits, même s’ils sont relatifs, du… progrès ?
Mais cette notion est étrangère
aux épicuriens. En fait, Lucrèce veut pousser son lecteur à se contenter de
sa situation, et par rapport à ce que subissent ici nos ancêtres, elle est
royale, alors qu’eux-mêmes ne se plaignaient pas… Donc, ceux qui ne sont
pas heureux de ce qu’ils sont et de ce qui dépend d’eux seuls sont
stupides et les fricatives du v. 957 de fustiger de tels niais… 958 :
l’attention (SPECTARE) aux autres, en fait aussi à soi-même : COMMUNE
BONUM, et le respect des règles communes, soit par le truchement des rapports
sociaux (MORIBUS) soit sous l’acceptation éclairée de la contrainte des
lois (LEGIBUS, au pl. car il s’agit de l’expression de règles précises
adaptées à des problèmes déterminés ; en ce sens, le JUS-DEC-S dit
quelle règle s’applique au cas qui lui est proposé, et les LEGES sont la
transcription écrite de ce JUS au départ d’ailleurs purement oral et aux
mains des patriciens ; il aura fallu attendre le recueil de la loi des
douze Tables, rédigé vers le milieu du Vème
par les décemvirs à la demande expresse de la Plèbe) évitent bien
des déboires interpersonnels, INTER SE (et ce ne peut être que la seule
justification de leur existence aux yeux d’un épicurien) ; en creux
s’inscrit la solidarité propre à toute société développée de façon équilibrée
(donc pas aux USA !). Lucrèce ne nous présente donc pas le mythe du
sauvage épicurien : il est trop intelligent pour ne pas savoir combien
la vie des premiers hommes devait être physiquement pénible ; il n’en
reste pas moins qu’elle échappe à l’angoisse de la mort, prise qu’elle
est par la satisfaction des besoins premiers, sans pénurie soulignée :
QUOD FORTUNA OBTULERAT, QUISQUE FEREBAT en fin de vers 959 ; le mot
FORTUNA montre bien finalement l’ineptie de tout travail, de tout effort,
trop soumis aux aléas (OBTULERAT). VIVERE
résume ce qui précède, VALERE semble annoncer la suite (cf. 963) ; et
Lucrèce de nous expliquer comment chacun(e) réalisait son désir, un besoins
secondaire aux yeux d’Epicure, et ici aussi second dans l’énumération de
Lucrèce ; la pulsion est bien sûr première : VENUS JUNGEBAT. Sans
fausse pudeur : CONCILIABAT en début de vers, CUPIDO en fin de vers 962,
MUTUA renvoyant sans fard au coït ensuite,
en dehors de toute réciprocité : VIS … LIBIDO en fin de vers, avec
son allitération et ses [i] intensifs, tendus… avec le parallélisme de la
construction, la structure ternaire des VEL étant reprise par
l’accumulation finale des cadeaux… mais le PRETIUM, notion peu épicurienne
est à la portée de n’importe quelle… bourse ? GLANDES, ARBITA, PIRA.
Nous
avons donc ici en filigrane un petit manuel de l’épicurien un VADEMECUM,
facile à retenir vu la simplicité du récit préhistorique, où nous
retrouvons l’ascétisme cher à cette secte/école philosophique…
2)
Ce monde d’avant l’histoire, d’avant sa dégradation : FLORIDA
NOVITAS MUNDI s’inscrit dans un espace-temps précis ;