traduction par groupe de mots et commentaire: Chantal OSORIO

texte traduction universitaire traduction par groupe de mots commentaire

texte

Suave, mari magno turbantibus aequora ventis,
e terra magnum alterius spectare laborem;
non quia vexari quemquamst jucunda voluptas,
sed quibus ipse malis careas quia cernere suavest.
Suave etiam belli certamina magna tueri                  5
per campos instructa tua sine parte pericli;
sed nihil dulcius est bene quam munita tenere
edita doctrina sapientum templa serena,
despicere unde queas alios passimque videre
errare atque viam palantes quaerere vitae,             10
certare ingenio, contendere nobilitate,
noctes atque dies niti praestante labore
ad summas emergere opes rerumque potiri
miseras hominum mentes, o pectora caeca!
qualibus in tenebris vitae quantisque periclis         15
degitur hoc aevi quodcumquest! nonne videre
nil aliud sibi naturam latrare, nisi utqui
corpore sejunctus dolor absit, mensque fruatur
jucundo sensu cura semota metuque?
Ergo corpoream ad naturam pauca videmus              20
esse opus omnino: quae demant cumque dolorem,
delicias quoque uti multas substernere possint .
Gratius interdum neque natura ipsa requirit,
si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes
lampadas igniferas manibus retinentia dextris,         25
lumina nocturnis epulis ut suppeditentur,
nec domus argento fulget auroque renidet
nec citharae reboant laqueata aurataque templa,
cum tamen inter se prostrati in gramine molli
propter aquae rivum sub ramis arboris altae             30
non magnis opibus jucunde corpora curant,
praesertim cum tempestas adridet et anni
tempora conspergunt viridantis floribus herbas.
Nec calidae citius decedunt corpore febres,
textilibus si in picturis ostroque rubenti                   35
jacteris, quam si in plebeia veste cubandum est.
quapropter quoniam nihil nostro in corpore gazae
proficiunt neque nobilitas nec gloria regni,
quod super est, animo quoque nil prodesse putandum;

Si non forte tuas legiones per loca campi                        40
fervere cum videas belli simulacra cientis,
subsidiis magnis et opum vi constabilitas,

ornatas armis stlattas pariterque animatas,
his tibi tum rebus timefactae religiones 
effugiunt animo pavidae mortisque timores                   45
tum vacuum pectus lincunt curaque solutum.

Quod si ridicula haec ludibriaque esse videmus,
re veraque metus hominum curaeque sequaces
nec metuunt sonitus armorum nec fera tela
Audacterque inter reges rerumque potentis                     50
versantur neque fulgorem reverentur ab auro
nec clarum vestis splendorem purpureai,
quid dubitas quin omnis sit haec rationis potestas,
omnis cum in tenebris praesertim vita laboret?  

Nam vel uti pueri trepidant atque omnia caecis              55
in tenebris metuunt, sic nos in luce timemus
inter dum, nihilo quae sunt metuenda magis quam
quae pueri in tenebris pavitant finguntque futura.
Hunc igitur terrorem animi tenebrasque necessest
non radii solis neque lucida tela diei                               60
discutiant, sed naturae species ratioque.

traduction universitaire

Quand les vents font tourbillonner les plaines de la mer immense, il est doux de regarder de la terre ferme le grand effort d'autrui; non parce que le tourment de quelqu'un est un plaisir agréable mais parce qu'il est doux de discerner les maux auxquels on échappe soi-même. Pareillement il est doux d'observer les grands combats d'une guerre, dans leur déploiement ordonné sur les champs de bataille, sans participer au danger; mais rien n'est plus doux que d'occuper les hauteurs bien protégées par le savoir des sages, temples tranquilles d'où l'on peut plonger ses regards vers les autres, les voir errer de-ci de-là, chercher le chemin d'une vie hasardeuse, rivaliser de talent, lutter pour leur rang, s'efforcer nuit et jour, en une énergie exceptionnelle, d'atteindre les sommets de l'opulence et du pouvoir. Ô misérables pensées, ô coeurs aveugles des hommes ! Cette petite génération-ci, dans quelles ténèbres et quels grands dangers de vie ce passe cette existence qui est la nôtre ? Comment ne pas voir que la nature ne réclame rien d'autre pour elle que la douleur soit éloignée du corps et que l'esprit libéré de crainte et de souci jouisse d'une sensation agréable ? Nous voyons donc que peu de choses sont vraiment nécessaires à la nature physique puisque celles qui ôtent la douleur peuvent aussi mettre à notre disposition beaucoup d'agréments. Sans que la nature elle-même l'exige, si dans les maisons ne se trouvent pas des statues dorées de jeunes gens tenant dans leur main droite des torches enflammées pour diffuser la lumière sur des banquets nocturnes, si une demeure n'est pas brillante d'argent ni reluisante d'or, si des cithares ne font pas résonner les pièces lambrissées d'or, il est parfois plus agréable de s'allonger entre soi sur un tendre gazon près d'un ruisseau, sous les branches d'un arbre élancé pour déjeuner sans grandes dépenses, surtout si le temps est souriant et que la saison parsème de fleurs les pelouses verdissantes. 

Et les fièvres brûlantes ne quittent pas notre corps plus vite, que l'on s'agite sous une couverture brodée et le rouge de la pourpre ou que l'on soit allongé sous un drap plébéien. Finalement puisque les richesses ne sont d'aucun profit pour notre corps, pas plus que la noblesse ou la gloire d'un trône, il ne reste qu'à juger qu'elles ne sont pas plus utiles à notre âme.

Si d'aventure en regardant s'agiter avec ferveur tes légions sur le Champ de Mars s'entraînant à la guerre fortifiées par de grandes réserves et par l'importance des moyens, équipées d'armes et également pleines de courage, alors effrayés par ces choses tes scrupules religieux s'enfuient de ton esprit et la crainte apeurée de la mort quitte ta poitrine libre et exempte de souci.

Mais si nous comprenons que tout cela n'est qu'un jeu ridicule et qu'en vérité, les craintes humaines et les soucis qui s'y attachent ne craignent ni le fracas des armes ni les traits cruels, habitent hardiment les rois et les puissants, ne respectent pas l'éclat de l'or ni l'illustre magnificence d'un manteau de pourpre, pourquoi douter que la raison en son tout n'aurait pas cette puissance surtout quand toute notre existence peine dans les ténèbres ? 

[En effet de même que les enfant tremblent et ont peur de tout dans les ténèbres aveugles, de même nous nous craignons parfois dans la lumière des choses qui ne sont en rien plus à craindre que ce que les enfants redoutent dans les ténèbres et s’imaginent devoir se produire.]

Il est donc nécessaire que ce soient non les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour qui chassent l'effroi et l'obscurité de l'âme mais l'explication et l'observation de la nature

traduction (1 - 19) de Bertrand Chesneau

terminale en 2011, qui m'(HS) a permis de rétablir le lien sur cet ensemble de CO 

Suave, mari magno turbantibus aequora ventis,

Il est doux, lorsque les vents troublent les flots sur la grande mer,

e terra magnum alterius spectare laborem ;

de regarder depuis la terre le labeur important d’un autre

non quia vexari quemquamst jucunda voluptas,

non pas parce que c’est (e)st) un plaisir agréable que quelqu’un soit tourmenté

sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est.

mais parce qu’il est doux de voir à quels malheurs on échappe soi-même.

Suave etiam belli certamina magna tueri

Il est doux aussi d’observer les grands combats de la guerre

per campos instructa, tua sine parte pericli .

en ordre dans les plaines, sans que tu participes au danger.

Sed nihil dulcius est bene quam munita tenere

Mais rien n’est plus doux que d’occuper des temples sereins, bien protégés,

edita doctrina sapientum templa serena

édifiés selon la doctrine des sages,,

despicere unde queas alios passimque videre

d’où l’on peut regarder d’en haut les autres, (et) les voir errer de tous côtés

errare, atque viam palantis quaerere vitae,

et rechercher le chemin d’une vie dispersée

certare ingenio, contendere nobilitate,

faire assaut d’intelligence, rivaliser de noblesse,

noctes atque dies niti praestante labore

jour et nuit s’efforcer par un labeur immense

ad summas emergere opes rerumque potiri.

de s’élever vers les plus hautes richesses et maîtriser le monde.

Ô miseras hominum mentes, ô pectora caeca !

Oh misérables esprits humains, Oh cœurs aveugles !

Qualibus in tenebris vitae quantisque periclis

Dans quelles ténèbres de la vie et dans combien de dangers

degitur hoc aevi quodcumque est ! Nonne videre

se passe ce temps de vie quel qu’il soit ! Comment ne pas voir

nihil aliud sibi naturam latrare, nisi ut qui

que la nature ne réclame rien d’autre pour elle même que ceci :

corpore sejunctus dolor absit, mensque fruatur

que la douleur séparée du corps s’éloigne et que l’esprit jouisse

jucundo sensu cura semota metuque ?

d’un agréable sentiment, éloigné du souci et de la crainte ?

 

traduction par groupe de mots

Lucrèce

De rerum natura  Livre II

Vers 1-61

 

Suave

Il est doux

turbantibus aequora ventis

les vents troublant les flots

mari magno

sur la haute mer

e terra spectare

de contempler de la terre

magnum alterius laborem;

le grand effort d’autrui ;

non quia vexari quemquam

non parce que <le fait que > quelqu’un soit tourmenté

est jucunda voluptas,

est un plaisir agréable,

sed quia cernere suavest

mais parce qu’il est doux de discerner

quibus ipse malis careas

à quels maux soi-même on échappe.

Suave etiam

Il est doux aussi

belli certamina magna tueri

de voir les grands combats de la guerre

per campos instructa

disposés à travers les champs de bataille

tua sine parte pericli;

sans ta part du danger (sans participer au danger) ;

sed nihil dulcius est quam tenere

Mais rien n’est plus doux que d’occuper

bene munita templa

les espaces bien protégés (les hauteurs fortifiées)

edita

édifiés

doctrina sapientum serena,

                                                         OU

par la doctrine sereine des sages,

par la pensée des sages, ces régions sereines,

despicere unde queas alios

d’où on peut contempler les autres de haut

passimque videre errare

et les voir errer de-ci de-là,

atque viam palantes quaerere vitae

et chercher au hasard le chemin de la vie

certare ingenio,

rivaliser de talent,

contendere nobilitate,

se disputer la gloire de la naissance,

noctes atque dies niti

nuits et jours s’efforcer

praestante labore

par un effort exceptionnel

ad summas emergere opes

de se hisser au sommet des richesses

rerumque potiri.

et de s’emparer du pouvoir.

o miseras hominum mentes

O misérables esprits des hommes,

o pectora caeca!

O cœurs aveugles !

qualibus in tenebris vitae

dans quelles ténèbres de la vie

(dans quelle ignorance de la vie)

quantisque periclis        

et dans quels dangers

degitur hoc aevi

se passe ce morceau de vie

quodcumquest!

quel qu’il soit !

nonne videre

Ne voyez-vous pas

nil aliud sibi naturam latrare

que la nature ne réclame rien d’autre pour elle-même

nisi utqui corpore sejunctus dolor

si ce n’est que la douleur séparée du corps

absit,

en soit absente,

mensque fruatur jucundo sensu

et que l’esprit jouisse d’une sensation agréable,

cura semota metuque?

séparé de souci et de crainte ?

 

 

Ergo videmus

Donc nous voyons que

pauca esse opus omnino

peu de chose sont vraiment utiles

corpoream ad naturam

à la nature corporelle :

quae demant cumque dolorem

celles, quelles qu’elles soient, qui ôtent la douleur

quoque uti substernere possint

et qui peuvent procurer

delicias multas.

de nombreux plaisirs.

interdum neque natura ipsa

Et dans cet état la nature laissée à elle-même

gratius requirit,

ne réclame rien de plus agréable,

si non aurea sunt juvenum simulacra

s’il n’y a pas de statues de jeunes gens en or

per aedes

dans toute la maison

manibus retinentia dextris      

tenant dans leur main droite

lampadas igniferas, 

des flambeaux allumés,

lumina ut suppeditentur

pour fournir de la lumière

nocturnis epulis,

aux repas nocturnes

nec domus argento fulget

et si la maison ne brille pas d’argent

auroque renidet

et ne reluit pas d’or

nec citharae reboant

et si les cithares ne font pas résonner

laqueata aurataque templa,

les maisons lambrissées et remplies d’or,

cum tamen inter se prostrati

pourvu que par ailleurs étendus entre eux

in gramine molli

sur un gazon moelleux

propter aquae rivum

près de la rive d’un ruisseau

sub ramis arboris altae

sous les rameaux d’un arbre élancé

non magnis opibus jucunde

sans grands frais agréablement

corpora curant,

ils prennent soin de leur corps (ils apaisent leur faim),

praesertim cum tempestas adridet

surtout si le temps est agréable

et anni tempora

Et si l’époque de l’année

conspergunt viridantes floribus herbas.

Parsème de fleurs les herbes verdoyantes.

http://mapage.noos.fr/Anaxagore/NaturaII.html#traduction

 

commentaire

Lucrèce :

- 98, - 55. Dates probables. De sa vie on ne sait pas grand-chose.

Son choix philosophique : Epicure, lui-même disciple de Démocrite.

Œuvre : De Rerum Natura  , destinée à exposer la doctrine d’Epicure. C’est le premier romain à se lancer dans cette entreprise dans un texte en vers. Ce qui, d’après ce qu’il dit lui-même, l’expose parfois à créer des néologismes, vu la pauvreté de la langue romaine « si pauvre est notre langue et nouveau mon sujet ».

L’ouvrage est divisé en trois fois deux livres qui ont respectivement pour sujet les atomes et le vide (I), le mouvement et les propriétés des atomes (II) /  l’âme(III), les simulacres (IV) / le monde (V) et les phénomènes physiques effrayants (VI).

L’extrait constitue l’introduction du livre II et s’emploie à définir ce qui fait la félicité du sage épicurien, en opposition à ce qui occupe la vie des hommes ordinaires.

1- La vie des hommes ordinaires

Elle se définit par sa difficulté, la violence et l’ambition.

 

1-1 sa difficulté :

Dès le début du texte, se déploie la métaphore de la vie, vue comme une longue traversée en bateau pour quiconque ne pratique pas la philosophie (cf les indéfinis alterius, vers 2, avant la coupe hepht, et quemquamst, vers 3, entre les deux coupes pent et hepht).

Tous les éléments évoqués insistent sur la difficulté de cette traversée :

Elle s’effectue sur une « mari magno » (entre coupes tri-pent), c'est-à-dire vaste, sans repères précis pour se guider ; cette impression d’immensité est renforcée par « aequora » (plaine liquide) en dactyle obligatoire et ‘mot-pied’.

De plus cette mer n’est pas facile et calme ; au contraire elle est soumise aux « turbantibus ventis » (ventis en pied final) ; les marins sont donc exposés à fournir en permanence un « magnum laborem », pour lutter contre les éléments hostiles sur lesquels ils naviguent.

Bien sûr, cette métaphore est limpide, et le vers 10 la résout rapidement : on y trouve les deux termes de cette métaphore, le comparant  « viam » et le comparé « vitae » placés l’un avant la coupe unique pent-, et l’autre en spondée final, ce qui permet de poser facilement « route - errance= vie ».

Nous comprenons que pour Lucrèce la vie des hommes sans le secours de la philosophie (le mot alios, vers 9, entre deux coupes pent et hepht montre clairement que le poète n’est pas concerné) est une longue errance aveugle : « passim (...) errare atque viam palentes quaerere vitae » vers 9-10. Noter  passim placé juste après la coupe hepht ; une coupe pent- entre viam et palantes, comme si la recherche de cette route était vouée à l’échec ; échec mis en valeur par les deux mots pieds qui terminent le vers : palantes / vitae.

Aucun repère ne permet de donner à la vie un sens et un but (tenebris vitae -vers 15) ; l’homme est donc constamment entrain de « errare » (début du vers 10) ; il exposé en outre à des difficultés qu’il ne peut pas contrôler (cf v. 1) et qui le mettent en danger (pericli vers 6 et periclis, vers 15). Il est donc tout aussi constamment obligé de fournir des efforts pour se maintenir « à flot » (cf laborem vers 2), efforts d’autant plus épuisants qu’il les fait « en aveugle » (« caeca », vers 14), et sans savoir exactement contre quoi il se bat et combien de temps il va devoir le faire. Ainsi il est constamment exposé à être accablé : « vexari » (vers 3, avant la coupe pent-).

 

1-2 la violence et l’ambition

L’aveuglement de l’homme ordinaire le conduit à se livrer à des combats inutiles et injustifiés, ou plus exactement à des luttes pour obtenir des biens inutiles et injustifiés.

Ces combats sont évoqués aux vers 5 et 6 comme des batailles guerrières : belli certamina magna, avec belli entre les coupes tri et pent / per campos instructa , expression dans laquelle on ne trouve presque que des syllabes longues (les deux spondées + la longue du dactyle) comme pour faire comprendre le poids inutile de ces luttes ;  noter aussi le pluriel qui généralise la situation de conflit, et l’expression redondante « belli certamina » qui nous incite à prendre au sérieux cette évocation des incessants conflits déclanchés par les hommes.

C’est que ces batailles sont à prendre au sens propre comme au sens figuré : ce ne sont pas seulement des guerres entre peuples ennemis, nées du désir de conquête et de pouvoir (rerum potiri, vers 13) ; ce sont aussi des luttes quotidiennes et intérieures, nées d’une ambition sans retenue. Car l’agitation des hommes vient de ce qu’ils ne sont jamais satisfaits de ce qu’ils ont.

Leurs désirs les poussent à vouloir toujours plus et dans tous les domaines ! Cf l’accumulation de « certare » « contendere » « niti », aux vers 11 et 12 , trois verbes indiquant la lutte et l’effort (le dernier mis en valeur par sa place entre deux coupes pent et hepht-) , mais pour acquérir des « biens » fragiles et fort sujets à caution (ni naturels ni nécessaires) : «  ingenio », alors que le talent est un don qui devrait se suffire à soi même et non entrer en compétition avec d’autres ; « nobilitate » qui ne tient qu’au hasard de la naissance, et peut se perdre ; « ad sumas emergere opes » et « rerum potiri », qui montrent une soif de possession impossible à assouvir: il y aura toujours quelque chose de plus à posséder, un pouvoir plus grand à obtenir. Cette dernière lutte est présentée aussi comme la plus difficile et la plus épuisante : cf les compléments de temps « noctes et dies » qui en montrent l’aspect continu, impossible à interrompre sous peine de perdre la place  difficilement acquise / et le complément de moyen « praestante labore », après la coupe hepht, dont les deux termes insistent sur l’extrême difficulté (labor, le travail pénible ; praestante, dont le préfixe indique le côté exceptionnel).

Tout cela est dû au manque de clairvoyance des hommes (miseras mentes / pectora caeca, vers 14) qui n’ont pas de but clair (passim errare, vers 10-11), qui se laissent aller au hasard ( palantes , vers 10 ; noter la place après la coupe pent et les 3 syllabes longues qui le constituent) au milieu de dangers (periclis vers15) qu’ils ont eux-mêmes inventés, à force d’avancer à tâtons au milieu des embûches d’une vie à laquelle ils ne comprennent rien (tenebris vitae vers 15).

Tout cela, le poète le déplore : noter le tour exclamatif des vers 14 et 15, les trois coupes du vers 14 qui mettent ainsi tous les mots en valeur : insistance d’abord sur miseras, le malheur, hominum, frappant le commun des mortels, mentes, mais dû à leur esprit faux ; puis les deux mots pieds après la 3° coupe, pectora caeca qui achèvent d’accuser l’homme de faire son propre malheur. Car il ne s’agit pas d’un malheur inéluctable ; il est engendré par l’incapacité (ou le refus) de voir clairement la nature de l’homme, comment le monde est fait et ce qui dans ce monde revêt de l’importance. Les deux exclamatifs « qualibus » et «quantis » du vers 15 montrent à quel point ce refus engendre nombre de malheurs, et pour tous « quodcumquest » (trois longues)…

 

2 - Le Sage épicurien

… Sauf  pour le philosophe (épicurien, évidemment ; cela a été dit dès le début du premier livre), qui vit dans une autre sphère, dans les « bene munita edita doctrina sapientum templa serena ». Car la différence fondamentale entre le sage et le reste de l’humanité est sa capacité à mette chaque chose à sa juste place, qui lui permet d’être à l’abri des désirs inutiles et troublants.

 

2-1 : Ce que lui apprend la philosophie

Cette capacité de jugement lui est donnée par la philosophie : « doctrina sapientum », dont la particularité est d’être « au-dessus » des préoccupations humaines ordinaires. Lucrèce nous la présente comme un édifice « templa » (lieu quasi sacré), solide «  bene munita », construit de manière à le faire émerger du reste « edita » (dactyle initial et mot-pied), et mis hors d’atteinte des troubles multiples qui hantent l’humanité « serena ».

Installé dans cet univers, le sage, lui, n’est pas aveugle. Au contraire, la philosophie donne à son regard une plus grande justesse (« nonne videre », dactyle et trochée obligatoires à la fin du vers 16).

D’abord, il est capable d’évaluer la difficulté et les périls inhérents à toute vie humaine (vers 15-16) ; noter les deux exclamations du vers 15 de part et d’autre de la coupe hepht ; l’accent mis sur aevi grâce à sa place entre les deux coupes tri et pent, et l’importance de l’ajout « quodcumquest » après la coupe pent + 3 longues (trois spondées au milieu du vers nous incitent à prendre cette affirmation très au sérieux).

Ensuite la philosophie lui apprend écouter la nature pour discerner ses besoins essentiels : « nihil aliud sibi naturam latrare nisi utqui », vers 16 : noter sibi entre coupe tri et pent, et surtout naturam entre coupe pent et hepht ; noter aussi le verbe très concret « latrare », qui signifie d’abord « aboyer », « réclamer à grands cris » ; + le tour « nisi aliud nisi utqui » insistant sur le fait que la nature ne veut « rien d’autre  que » ; simplicité de ses exigences. Ecouter la nature est indispensable pour comprendre quels sont les besoins fondamentaux, incontournables, de l’homme. Cela permettra par voie de conséquence d’éliminer de sa vie tout ce qui ne répond pas à un besoin fondamental.

Ces besoins essentiels sont définis aux vers 18 et 19 : « corpore sejunctus dolor absit, mensque fruatur jucundo sensu cura semota metuque » : Lucrèce insiste sur la nécessité de se couper de toutes les sources de douleur (sejunctus au vers 18 avant la coupe pent + trois longues sur ce mot ; semota, au vers 19 après la coupe hepht ; même préfixe SE marquant la séparation). Cela consiste  évidemment à éviter par tous les moyens possibles la douleur physique (dolor après la coupe pent ; corpore en dactyle initial mot-pied) ; et rechercher le plaisir pour l’esprit (« mensque fruatur » dans les deux derniers pieds du vers 18 ; jucundo, au début du vers 19, avant la coupe tri ), plaisir intimement lié à ce que perçoivent nos sens (sensu entre les coupes tri et hepht au vers 19 –ne pas oublier que l’épicurisme est une philosophie matérialiste-) ; plaisir qui dépend aussi de l’absence de douleur morale (dolor a les deux sens).

Lucrèce indique très clairement quelles sont, pour le philosophe épicurien, les deux sources de toute douleur : « cura (…) metuque ». Derrière « cura » (placé entre deux coupes pent et hepht), le lecteur voit se profiler tout ce qui peut faire naître les soucis, depuis le simple manque matériel de quelque chose dont on pense avoir besoin, jusqu’aux soucis plus angoissants inhérents à l’existence même ; « metu » en fin de vers met plutôt l’accent sur toutes les sources de peur, et le premier livre de Lucrèce en a stigmatisé l’essentiel : la peur de la mort, liée à la crainte des dieux, double peur dont le sage épicurien (qui sait que l’homme ne dépend pas des dieux, et que la mort n’est suivie de rien) est dégagé. Or pour Epicure, le plaisir est essentiellement l’absence de toute douleur physique et morale.

 

2-2 : conséquences pour son mode de vie

Puisque le sage épicurien recherche le plaisir (cf « jucunda voluptas » vers 3) comme souverain bien, et que celui-ci se définit par l’absence de toute douleur, il est nécessaire que le sage se coupe de toutes les sources de douleur, et donc qu’il s’isole loin de la vie tourmentée de l’humanité moyenne, dans la mesure où elle est centrée sur des valeurs accessoires et sources de douleur.

Le sage donc prend de la hauteur par rapport aux soucis ordinaires « despicere unde queas » (vers 9) avant la coupe pent, isolant le groupe de « alios » entre les coupes pent et hepht. Le suffixe de despicere (de= d’en haut / despicere : regarder d’en haut) insiste bien sur la hauteur prise par le philosophe ; il ne s’agit pas de mépris mais de distance. Le sage sait s’élever au dessus des misères humaines pour s’en protéger. De plus il les regarde de loin : « e terra (…) spectare », et d’un lieu ferme et stable (e terra, trois longue en tête du vers 2 et avant la coupe tri). L’idée est reprise plusieurs fois dans le passage : champ lexical du regard : spectare (v2)/ tueri (v5) / despicere (v9) / videre (v16).

Il regarde ces tourments comme un spectacle qui ne le concerne pas ; idée reprise plusieurs fois : outre les termes comme « alterius, quemquam, alios » opposés à « ipse, tua parte, sibi », on trouve répété le refus de participer : « quibus ipse malis careas », « tua sine parte pericli »,  idée présente aussi dans « sejunctus » et « semota »

C’est cette capacité de s’élever, de prendre ses distances qui fait son bonheur : anaphore de « Suave… »  aux vers 1 et 5 (+ fin vers 4), idée reprise dans « nil dulcius est » au vers 7: savoir de quels soucis on est exempt permet de  considérer sereinement sa vie et d’en évaluer justement la saveur, de n’avoir ni « miseras mentes », ni « pectora caeca » (v14).

Ainsi ce n’est pas le fait de voir le malheur des autres qui le rend heureux - le sage n’est pas sadique ! « non quia vexari quemquamst jucunda voluptas »- , mais la place qu’il occupe loin, au-dessus et en dehors de ces maux (v7-8) ; il est même bon qu’il les voie pour mieux les fuir.

 

Conclusion   (à vous de trier)

- Un texte qui expose clairement la différence essentielle entre l’humanité ordinaire et le sage épicurien : leur échelle de valeur, leur conception du bonheur.

- L’humanité moyenne est perpétuellement en quête de plaisirs factices et artificiels (assouvir des besoins qui ne sont ni naturels ni nécessaires) ; le sage, lui, suit ce que lui dicte la nature et ne recherche que l’essentiel, voire l’indispensable (répondre aux besoins naturels et nécessaires).

- Le sage ne peut pas ne pas voir le malheur des autres. Mais il n’y peut rien. Le malheur des autres vient de leur méconnaissance de ce qui est l’essentiel. Or ce sens de l’essentiel, on ne peut l’acquérir que volontairement et soi-même. Mais il est du devoir du sage de transmettre le fruit de sa réflexion à autrui…qui en fera ce qu’il voudra.

- Pour un philosophe épicurien, c’est la seule « participation » possible à la vie publique, qui, par ailleurs est source de trop de maux pour qu’on s’y investisse…