Horace,
Epodes, XVI, v. 39 – 66
Les
Îles Fortunées
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Le texte:
VOS, QUIBUS EST VIRTUS, MULIEBREM TOLLITE LUCTUM,
ETRUSCA PRAETER ET VOLATE LITORA.
NOS MANET OCEANUS CIRCUMVAGUS ; ARVA, BEATA
PETAMUS ARVA, DIVITES ET INSULAS,
REDDIT UBI CEREREM TELLUS INARATA QUOTANNIS
5
ET INPUTATA FLORET USQUE VINEA,
GERMINAT ET NUMQUAM FALLENTIS TERMES OLIVAE
SUAMQUE PULLA FICUS ORNAT ARBOREM,
MELLA CAVA MANANT EX ILICE, MONTIBUS ALTIS
LEVIS CREPANTE LYMPHA DESILIT PEDE. 10
ILLIC INJUSSAE VENIUNT AD MULCTRA
CAPELLAE
REFERTQUE
TENTA GREX AMICUS UBERA,
NEC VESPERINUS CIRCUMGEMIT URSUS
OVILE,
NEQUE
INTUMESCIT ALTA VIPERIS HUMUS ;
PLURAQUE FELICES MIRABIMUR, UT NEQUE LARGIS
15
AQUOSUS EURUS ARVA RADAT IMBRIBUS,
PINGUIA NEC SICCIS URANTUR SEMINA GLAEBIS,
UTRUMQUE REGE TEMPERANTE CAELITUM.
NON HUC ARGOO CONTENDIT REMIGE PINUS
NEQUE IMPUDICA COLCHIS INTULIT PEDEM,
20
NON HUC SIDONII TORSERUNT CORNUA NAUTAE,
LABORIOSA NEC COHORS ULIXEI ;
NULLA NOCENT PECORI CONTAGIA, NULLIUS ASTRI
GREGEM AESTUOSA TORRET IMPOTENTIA.
JUPPITER ILLA PIAE SECREVIT LITORA GENTI,
25
UT INQUINAVIT AERE TEMPUS AUREUM
AERE, DEHINC FERRO DURAVIT SAECULA, QUORUM
PIIS SECUNDA VATE ME DATUR FUGA.
Il s’agit de distiques composés, pour le premier vers, d’un
hexamètre dactylique (voir ailleurs sur Lutèce pour l’explication) et
pour le second, d’un sénaire ïambique…
En fait, comme son nom l’indique, le sénaire ïambique est
composé de 6 mesures, théoriquement d’ïambes,
soit chaque mesure (ou pied) composé d’1ère syllabe brève, la
seconde étant longue et portant l’ICTUS (le temps fort, soit, arithmétiquement,
6 temps marqués) ; donc, rythme ascendant ; seul, le dernier pied est
obligatoirement pur, compte non tenu de l’indifférenciation finale entre
longue et brève ; en toute logique, tout vers avec 12 syllabes (comme ici !)
devrait être en ïambes ; c’est sans compter avec la possibilité de
substitutions ; heureusement, ici comme
leur nombre est de 12, la seule substitution possible est un spondée (deux
longues) ; il suffirait d’une syllabe de plus pour que s’ouvre la
possibilité d’un
* dactyle : longue suivie de deux brèves, la première brève
étant frappée
* ou d’un tribraque : 3 brèves, l’intermédiaire étant
frappée
* voire d’un anapeste : deux brèves suivie d’une longue,
elle-même accentuée ;
N.B. : avec une syllabe de plus, on pourrait donc avoir un
autre exemplaire de ces pieds, voire rencontrer un… procéleusmatique (ce
nom m’a toujours fait rire, surtout en copule avec un tribraque ; ils se
prononcent comme ils s’écrivent): 4 brèves successives, la pénultième étant
frappée ; c’est fréquent au premier pied, qu’on se le dise…
Et la césure ? Facile ! Ordinairement, elle est penthémimère,
et répartit les demi-pieds en 5+7 et les temps marqués en 2 + 4 ; moins
souvent hepthémimère, les demi-pieds sont en 7 +5, et les temps marqués en 3
+ 3. Tu ne me crois pas ? Amuse-toi à tester cela avec les mesures qui précèdent,
avec des vers au max. de 22 syllabes, et au min. de 12, le cas le plus favorable
si on connaît mal la quantité de ses syllabes en latin… on risque seulement
de se tromper entre spondée et ïambe attendu…
Ici, Id=2 brèves finales (dernière indifférenciée), s=spondée,
d=dactyle, t=trihémimère, p=penthémimère, h=hephtémimère ; pour compléments
d’information, cf. Lutece, ailleurs…
dsdsdt, tp
iiiiiid, p (i=ïambe, of course !)
ddsddt, p
iiiiii, p, correspondant à une pause phono-sémantique
ddsdds, tph
5
iiiiiid, h
dsssds, tp
iiiiiid, h
dssdds, tp
iiiiiid, p
10
ssdsds, ph
iiiiiid, p
sdssdt,
iiiiii, p
dssdds, p
15
iiiiiid, p
dsssds, p
iiiiii, p
ssssds, p
iiiiii, h
20
sdssds, p
iiiiii,p
ddsdds, tp
iiiiiid, p
ddssdt, p
25
iiiiiid, p
dsssds, tp
iiiiiid, p
Traduction
par groupe de mots :
VOS, QUIBUS EST VIRTUS, Vous à qui est la vertu/en qui bat un
coeur d’homme, TOLLITE LUCTUM MULIEBREM, laissez là des lamentations propres aux/de
femmes (LUGEO= pleurs officiels pour un mort, versés justement par des
pleureuses appointées pour ce faire) ET
VOLATE PRAETER LITORA ETRUSCA et volez au-delà des
rivages étrusques (le berceau de Rome, fondée en -753 par Romulus, RITE ETRUSCO)
NOS, OCEANUS CIRCUMVAGUS MANET; Nous, l’océan qui erre tout autour du monde nous attend PETAMUS
ARVA (remarquons ce qui est en fait une anaphore
pronominale: VOS puis NOS sur les deux distiques; les auditeurs/lecteurs
passent dans le groupe convoqué par Horace - VOS - avec le NOS, lui-même
d'abord objet de MANET en appel avec l'inversion du groupe nominal plein
d'emphase, puis sujet collectif du subjonctif d'ordre: PETAMUS au début du
sénaire ïambique; la duplication d'ARVA, le doublement des expansions
répondent bien à ce qui fait référence et bonheur à cette époque, la
terre; d'aucuns, en notre période de décadence morale, parleraient de Rollex
qu'en tant que prof, donc méprisé - VAE VESTRO DUCI - je n'ai pas,
quarantaine nettement dépassée) Atteignons
les champs, ARVA
BEATA, les
champs fertiles ET
INSULAS DIVITES,
et les Îles Fortunées UBI
TELLUS INARATA REDDIT où
une terre sans labour rend (à
l’homme) QUOTANNIS
CEREREM chaque
année Cérès (=la
moisson, par antonomase: un nom propre devient ici un nom commun), VINEA
INPUTATA FLORET USQUE, (où)
la vigne non taillée fleurit continuellement ET GERMINAT TERMES et (où) bourgeonne le rameau OLIVAE
NUMQUAM FALLENTIS d’un
olivier qui ne trompe jamais (FALLO, au participe ; Villeneuve, chez Budé, donne la
leçon : OLIVA sans mention dans l’apparat critique ; donc, ?) SUAMQUE
QUE FICUS PULLA ORNAT et
(où) la figue brune décore
ARBOREM SUAM un
arbre qui est le sien (ce déterminant surprenant pour le lecteur s'explique par
les techniques fruitières de l'époque: ainsi il était commun de faire pousser
de la vigne sur des arbres fruitiers - pommiers, figuiers etc., si bien que l'on
pouvait avoir l'impression assez surréaliste - passons sur cet anachronisme! -
de voir par ex. une figue pousser sur de la vigne; ici, il y a assez de terre,
d'espace pour que chaque production reste autonome, sans chercher un rendement
maximum, puisque tout, dans ce pays de Cocagne, est généreusement donné)
MELLA
MANANT EX ILICE CAVA, (où)
le miel coule du creux d’une yeuse (MELLA=pl. qui marque l’abondance ;
yeuse=synonyme de chêne ; yeuse creuse) MONTIBUS
ALTIS LEVIS
(où) du haut des monts (des
monts élevés, plutôt ablatif d’origine que datif avec une verbe composé !)
LYMPHA LEVIS DESILIT
l’eau légère tombe A(SALIRE=danser,
cf. les prêtres de Mars, saliens) PEDE CREPANTE d’un
pied retentissant.
ILLIC CAPELLAE INJUSSAE VENIUNT AD MULCTRA Là les chèvres d’elles-mêmes viennent près des vases à
traire (non commandées ; SUB serait plus précis;
on parle prosaïquement de «seau», tout simplement)
-QUE GREX AMICUS REFERT et le troupeau amitieux (je
n’aurais jamais cru que je pourrais replacer un jour, dans un cadre culturel
de haute tenue, ce normandisme de bon aloi) UBERA TENTA ses
mamelles tendues (TENDO au PPP; notons que cette souffrance permet subtilement de
passer à la présentation par le positif des Baléares (?) à celle par les
doubles négations, comme en litote...) NEC URSUS VESPERINUS CIRCUMGEMIT OVILE et
l’ours (du soir !) à la nuitée n’entoure pas de ses grondement la
bergerie NEQUE
HUMUS ALTA INTUMESCIT VIPERIS et les profondeurs du sol ne se gonflent pas de vipères (la
terre profonde) QUE
FELICES MIRABIMUR PLURA, et heureux/dans notre bonheur, nous verrons avec admiration plus de
choses encore (un trait d'humour: ils seront dans la surprise car les
catastrophes qui vont être évoquées n'y ont pas lieu, ils ne les verront pas!
) UT EURUS AQUASUS NEQUE RADAT (le
fait) que l’Eurus gorgé d’eau ne ravine pas ARVA
LARGIS IMBRIBUS
les champs de ses abondantes pluies PINGUIA SEMINA NEC URANTUR
et que les grasses semences ne sont pas brûlées GLAEBIS SICCIS
par les mottes desséchées (ou abl. absolu, comme l’interprète Flobert : quand la
terre est desséchée) REGE CAELITUM TEMPERANTE UTRUMQUE le
roi des dieux célestes régulant l’un et l’autre (donc,
maintenant l’équilibre entre les deux; ici, Horace élude les deux
catastrophes météorologiques honnies des paysans méditerranéens). NON PINUS CONTENDIT HUC
Le pin ne s’est pas tendu vers cet endroit (pin=synecdoque) REMIGE ARGOO
grâce au+x+ rameur+s+ d’Argo (sg. collectif ; ou mise en valeur d’Hercule, cf. son vieil
autel de haute antiquité près du Tibre, plutôt que de Jason. AUTRE
possibilité: PINUS
ARGOO CONTENDIT HUC REMIGE, le pin d'Argo ne s'est
pas tendu vers cet endroit à la rame! Le sens est clair, de toute façon)
NEQUE IMPUDICA COLCHIS INTULIT PEDEM et l’impudique colchidienne n’y a pas porté le pied (impudique
car Médée n’a respecté ni son père ni son frère ni son mari ni
l’innocence de ses enfants, cf. son mythe…
mais il y aurait beaucoup à dire) HUC NON TORSERUNT CORNUA
vers elle n’ont pas détourné leurs antennes (TORQUEO : tordre; les CORNUA désignent les
extrémités des vergues, dans la mâture d'un navire) NAUTAE
SIDONII, les
marins de Sidon (allusion
à Didon ?) NEC COHORS ULIXEI LABORIOSA ;
ni la suite d’Ulysse, groupe soumis à tant de travaux NULLA CONTAGIA NOCENT PECORI aucune
contagion ne nuit au bétail, IMPOTENTIA AESTUOSA NULLIUS ASTRI l’excès
(=le fait de ne pouvoir se maîtriser, loin du «mêden
agan», rien de trop!) de chaleur d’aucun astre TORRET GREGEM ne brûle le troupeau.
JUPPITER SECREVIT Jupiter
a mis à part ILLA LITORA GENTI PIAE,
ces rivages pour un peuple pieux (ILLE=laudatif) UT INQUINAVIT TEMPUS AUREUM AERE quand
il a souillé l’âge d’or avec le bronze (INQUINARE ; <temps d’or) DEHINC
DURAVIT FERRO SAECULA,
de là, il endurcit avec le fer les siècles QUORUM PIIS FUGA SECUNDA DATUR
aux gens pieux desquels une fuite heureuse est donnée ME
VATE moi-même
en étant le chantre/prophète (abl. absolu)
Mais vous, qui avez un cœur viril, bannissez des plaintes de femmes et volez par delà les rivages étrusques. Oui, nous, l'Océan qui erre autour du monde nous attend. Gagnons les campagnes, les riches campagnes, les Iles Fortunées, où la terre, chaque année, rend à l'home Cérès sans labour; où, toujours, la vigne fleurit sans qu'on l'émonde; où bourgeonne le rameau d'un olivier qui jamais ne se trompe; où la figue brune décore un arbre qui est le sien; où le mile coule du creux de l'yeuse; où, du haut des monts, bondit d'un pied sonore l'onde légère. Là, sans être commandées, les chèvres viennent vers les jarres à traire et le troupeau rapporte de bonne amitié ses mamelles distendues. L’ours n’y rugit point, le soir, autour des bergeries ; le sol profond n’y est point gonflé de vipères. Et nous verrons, dans notre bonheur, plus de merveilles encore : comment l’humide Eurus n’y ronge point les champs sous ses torrents de pluie ; comment les grasses semences ne sont point brûlées sous les mottes desséchées : car le roi des deux célestes y contient l’un et l’autre excès. Vers cette terre n’ont point dirigé leur course, sous les rames de l’Argo, les pins assemblés, et la Colchidienne impudique n’y a point porté ses pas ; vers elle n’ont point détourné leurs antennes ni les marins de Sidon, ni l’équipage tant éprouvé d’Ulysse. Nulle contagion n’y attaque le bétail, nul astre n’y consume les troupeaux de ses ardeurs effrénées. Jupiter a réservé ces rivages pour une race pieuse, lorsqu’il altéra par le bronze la pureté du siècle d’or : avec le bronze, puis avec le fer il fit les âges durs, d’où s’offre aux hommes pieux l’heureuse évasion dont je suis le chantre inspiré.
(le §
qui suit est librement inspiré de l’édition Villeneuve, chez Budé)
Cette
épode de QUINTUS HORATIUS FLACCUS
fait partie d’un ensemble inspiré des satiristes grec Archiloque et romain
Lucilius : Horace s’y attaque parfois à des individus, parfois il se
raille ; plus sérieusement, non sans véhémence, il aborde les problèmes
de la Cité (comme ici) sans s’interdire ailleurs quelques excursions dans le
domaine amoureux ou bachique.
Celle
qui nous intéresse, la pénultième dans ce livre des Epodes (EPODON LIBER),
semble avoir été écrite au moment des horreurs de la guerre de Pérouse (-41
av. J.-C.) – Horace avait alors une vingtaine d’années (lui-même étant né
en – 65, mourra en -8, quelques mois après son ami Mécène), et Virgile lui
ferait écho dans sa 4ème bucolique (-40), où, après la paix de
Brindes et déjà rallié à Octave, il annonce aux Romains la renaissance de
l’âge d’or en Italie… Après
avoir déclaré combien Rome est maintenant aux abois, elle qui a résisté
jusqu’à présent à tout (en vrac : les Marses, l’Etrusque Porsenna,
Spartacus, Hannibal), Horace propose de s’inspirer des Phocéens de Mysie,
assiégés en -584 par Harpagos, lieutenant de Cyrus, qui avaient juré de
revenir chez eux uniquement quand une masse de fer ardente, jetée à la mer, en
remonterait. Cette condition, contraire
aux lois de la nature, excluait
donc toute possibilité de retour. Il propose un tel exil à la PARS INDOCILI
MELIOR GREGE : la portion des citoyens meilleure que le troupeau rebelle
aux conseils… (suivez mon regard, Luc Ferry)
la négation du malheur qui vise à instaurer un bonheur d'essence épicurienne
·
Ce dernier
semble sourdre, pour être mieux dénié, de l’accumulation des spondées :
v. 7, 11, 13, 16 où ils équilibrent les dactyles, pour les dépasser 17, 19,
et se réimposer passagèrement en 27, en s‘estompant définitivement sur les
ïambes de 28…
·
Cet état de
l’homme présenté comme négatif s’explique par ses différents travaux :
REDDIT en début de 6 est le rendement : Cérès ne donne qu’en
contre-don (cf. le guerredon entre nobles à l’époque médiévale, technique
déjà pratiquée dans l’Iliade entre héros, et entre hommes et Dieux), il
faut d’abord lui sacrifier un certain temps, celui des labours, un labeur obsédant :
ARVA répété deux fois, cf. 16 ; INARATA en 6 (pénibilité évoquée par
les voyelles fermées de ce vers) et répétitif : QUOTANNIS en fin de 5 ;
VINEA INPUTATA, autre travail qu’évoquera ultérieurement, pour le chanter,
Virgile dans ses Bucoliques, avec derechef l’évocation du temps : USQUE…
puis NUMQUAM : ces activités agricoles (l’élevage suivra) scandent de
leur retour la vie du paysan… En quoi l’olivier peut-il être trompeur,
concrètement, puisque ces îles idylliques n’existent pas ? Quand,
couvert de fruits, ces derniers pourrissent en branches , que leur chair soit
attaquée de l’intérieur par un parasite ou qu’une maladie frappe l’arbre
lui-même. (cf. v. 23-24, pour les animaux domestiques : PECORI à la penthémimère
du v. 23 ; GREGEM au début de 24) ; tout ceci participait aux
angoisses des paysans méditerranéens, d’où aussi leurs sacrifices aux
divinités protectrices.
·
C’est que
les traits réalistes abondent dans ce passage et esquissent un tableau en creux
de la vie paysanne : les Travaux et les Jours, après Hésiode ?
… Virgile s’en fera le chantre dans ses Bucoliques ; DIVITES à
côté d’ARVA renvoie implicitement à leur fertilité, obtenue à force de
travail… : labourer les champs (5), émonder la vigne (6), patienter en
surveillant l’olivier (7), cueillir les fruits, ici la figue (8), récolter le
miel ici sauvage (9), irriguer/assécher (cf. le Latium, le forum, ancien marécage)
(10) ; dans l’élevage, il faut – et c’est loin d’être une
sinécure ! – réunir les femelles pour la traite : JUSSAE (11), et
elles peuvent refuser leurs mamelles généreuses, gonflées de lait. C’est
alors coups de cornes et de pattes, au minimum risque de chute du… pot au lait !
C’est si vrai qu’Horace y revient sur deux vers :
11 – 12 ; la crainte aussi de la bête fauve ; l’ours ( ?) du
soir ne s’étant pas nourri pendant la journée est particulièrement affamé,
donc dangereux ; même si ceci remonte à une époque haute, et dans les
Appenins. De toute façon, il serait vain, et blessant pour la poésie
horatienne, de vouloir à tout prix référer tous les vers à la réalité :
il nous suffit que cette correspondance soit clairement établie ailleurs… Au
vers suivant donc : en climat méditerranéen, les vipères ne sont jamais
bien loin, en embuscade insidieuse quand la chaleur du printemps les sort
(INTUMESCIT avec un suffixe itératif-inchoatif évocateur) de leur torpeur
hivernale (ALTA) ; il en est de même pour les pluies méditerranéennes
qui sont parfois diluviennes, destructrices (avec les 4 a à la suite) , en leur
abondance, comme l’évoque la forte disjonction : LARGIS… IMBRIBUS à
la fin des v. 15 et 16 ; après le ravinement, les méfaits de la sècheresse
avec URANTUR encadré par des mises en parallèle : nom. Pl. abl. // Nom.
Pl. abl. pl., avec écho : A/IS//A/IS, unit à la disjonction entre les
expansions et leurs référents… cette inquiétude est révélée par les 2
vers 16 – 17 qui mentionnent ce phénomène météorologique. La digression
mythologique laisse derechef la place à une épizootie, en parallèle avec la déshydratation,
en des termes rudes : NOCENT à la trihémimère du v. 23, TORRET au v. 24
·
De fait, les
éléments négatifs prolifèrent dans ce passage: passons sur le terme péjoratif :
MULIEBREM (cela ne s’invente pas !) en 1 : LUCTUS est funèbre ;
préfixe négatif : IN- 5, repris en 6, ; l’adverbe NUMQUAM en 6 ;
FALLENTIS en 7 ; après la négation par préfixation en 12 (cf. 20,
IMPUDICA), nous passons aux négations lexicales accumulées : NEC en début
de 13, 14, fin de 15, puis 17 ; à l’initiale de 19, 20, avec
l’anaphore de 19 en 21 ; le déterminant NULLA en début de 23, NULLIUS
toujours dans le même vers. Les termes négatifs cessent ensuite, puisque le
contraste ainsi établi a été assez efficace pour laisser la place aux alter
ego d’Horace… car il s’agit d’
·
par le rythme
rapide et ascendant des sénaires ïambiques purs, la dernière syllabe souvent
elle-même brève, en : 2, 6, 8,10, 12,16, 24, 26, 28 ; les onze césures
penthémimère participent aussi, par leur présence attendue, à cette
impression d’apaisement généreux généré par le texte. De même, les hexamètres
dactyliques proposent un idéal édénique, par ex. au v. 1 du passage, avec
l’alternance régulière des dactyles et spondées ; mer et terre s’allègent
en dactyles fréquents en 3 et 5 ; ensuite, une présence plus instante des
spondées souligne par contraste la plus grande légèreté des vers à partir
de 23, pour retrouver justement des spondées en finale où l’âge de fer est
fortement marqué par les spondées du v. 27 ; par contraste, le v. ïambique
final donne toute son évanescence, la fluidité de la fuite vers autre chose
que la réalité, qui clôt finement ce passage : FUGA en fin de vers.
·
Qui ne
supprime pas l’intervention manuelle. Ce n’est pas un OTIUM total :
Notons qu’il faut tout de même moissonner, ce qui demande des efforts, même
si le labour reste le labeur par excellence, étymologiquement ; olives et
figues doivent être récoltées, le miel recueilli, comme l’eau, malgré ses
mouvements. La traite elle aussi doit se faire : nul besoin certes de réunir
le troupeau, mais il faut tout de même mettre la main aux mamelles ! la
preuve étant que les chèvres ne viennent pas SUB mais AD ; le MULCTRUM
sera SUB grâce à son déplacement par le berger… Mais ceci se rapproche bien
d’un Eden : il n’y a pas d’autres problèmes : le pays est sûr,
sans serpents (au rebours du Paradis terrestre), sain, tempéré… Un grand
Jardin, étymologie de Paradis ! Ici, celui d’épicuriens, cf. 3
·
Car ce bonheur
se vit dans le présent : une fois les impératifs présents réalisés,
donc imminents, proches, le présent de permanence, du calme parfait, sans
rupture (car les subordonnées dépendants de UBI se déroulent les unes derrière
les autres), oui, sans ratés, donc sans histoire, en fait sans mythes !
(v. 19 – 22 !), le présent donc s’inscrit dans ce passage comme
une promesse réalisée : le futur MIRABIMUR souligne bien que cela
existe, que ce bonheur est à notre portée, il faut simplement vouloir le
saisir (PETAMUS, au prix d’une rupture certes : TOLLITE en début de
texte, FUGA pour conclure cet extrait... 3 parfaits expliquent l’origine de
cette utopie : SECREVIT, INQUINAVIT, DURAVIT, mais elle continue le TEMPUS
AUREUM, elle échappe donc au temps, puisque malgré les siècles et les générations
successives, elle est dispose pour les PIIS en début de vers 28…
·
Il est à la
portée des hommes dignes de ce nom, comme le proclame hautement le début du
passage, avec le rapprochement antinomique : VIRTUS, MULIEBREM, et c’est
à eux seuls que s’adresse le guide… tour-istique ? (cf. CIRCUM-VAGUS).
L’émetteur s’embarque avec eux au vers 3 : nous passons de VOS à NOS,
tous deux en début de vers. Après 11 vers de description, le texte prend de la
hauteur, et les Îles Fortunées ne se contentent pas d’améliorer la réalité :
elles ne subissent ni les assauts du climat, ni les importunités des découvreurs/explorateurs ;
elles échappent à l’agitation de ce bas monde, et portent donc à
l’ataraxie, non par une ascèse mentale et morale personnelle – qui est
derrière soi : PIIS, - mais parce qu’elles sont la récompense de la
GENTI PIAE, en fait celle qui a refusé de se lancer dans le déchaînement des
passions, ici, historiquement, la guerre intestine – car civile est trop
beau… Il suffit de prêter l’oreille au VATES, comme nous le faisons en le
lisant…
·
les images génèrent
aussi du plaisir esthétique et participent à cette impression de plénitude
accomplie: répétition hyperbolique en 3 et 4, hypallage en 10 ? plaisir
culturel de la mise en abyme que le terme PEDE : l’eau donne un rythme,
comme le vers léger comme l’eau s’écoule selon un rythme CREPANTE… la
synecdoque du pin, l’aller et retour de Jason, d’abord avec sa nef Argo (la
Blanche), puis, au retour sur le même navire, avec Médée de sinistre mémoire…
Notons que le terme INPUDICA concerne une orientale (même si c’est du NE !)
comme si Horace pressentait le mépris affecté par les partisans d’Octave
pour Cléopâtre : le poète est toujours un peu VATES… Au reste, les
allusions culturelles comblent notre bonheur, cf. Ulysse et les tribulations non
seulement du héros, mais de ses compagnons, en fait tous morts : LABORIOSA
évoque Circé, les Sirènes, le naufrage… comme l’évocation des 3 âges de
l’humanité, un LOCUS COMMUNIS du temps, dégradation à laquelle on peut échapper
ici…
·
le lexique
positif abonde : VIRTUS à la penthémimère de 1, BEATA en fin de 3,
DIVITES en4 ; ensuite des verbes exprimant l’abondance,
la générosité de la nature : REDDIT en début de 5, FLORET au v.
suivant, GERMINAT en début de 7, ORNAT en 8 ; puis des verbes de
mouvements pour le comportement des animaux, par le truchement de MANANT à la
penthémimère de 9, DESILIT en 10, avec le CREPANTE en écho positif :
VENIUNT à l’hephthémimère de 11, REFERT au début de 12. PLURA comparatif de
supériorité, FELICES, à tonalité religieuse, à la penthémimère de 15,
puis l’enthousiaste MIRABIMUR ; LARGIS et MINGUIA à deux places
fortement contrastées participent à cette impression positive, pour se
conclure sur le médiant : TEMPERANTE. Après avoir évoqué combien ces îles
sont intactes, aussi bien fabuleusement (19 -22) que concrètement ( 23 – 24),
le poète montre qu’elles sont réservées à ceux qui l’ont mérité car
appartenant à la PIAE GENTI, mise en valeur par la disjonction et l’adjectif
à la penthémimère de 24, ceci étant corroboré le PIIS du début du v. 27,
le tout se terminant par un très (paradoxalement pour un romain) positif
SECUNDA (à la penthémimère du sénaire ïambique), car se complétant par le
final FUGA, en disjonction, en une sorte d’ultime conseil; celui qui permet la
solution de cette contradiction, ce d’autant plus que SECUNDA signifie étymologiquement :
qui suit ? le poète lui-même : VATE ME, comme si Horace signait
ainsi la pièce pénultième de ses épodes… avec la pirouette pleine
d’esprit : FUGA… Pour aller rejoindre le Jardin d’Epicure ?
Donc,
·
Rappelons que
l’épicurisme, stricto sensu, est un ascétisme… mais ce texte présente des
critères épicurien : privilégier le présent, l’ataraxie, la mise à
distance, ici à l’écart (TOLLITE préfigure : VOLTAE, puis PETAMUS) du
monde commun, avec un groupe d’amis choisis : Horace est bien le chantre
d’un épicurisme… humanisé, à portée humaine : ainsi, cette
philosophie est praticable, accessible à un romain…
·
Il n’en
reste pas moins que la présentation qui nous est faite des Îles Fortunées
renvoie plutôt à un pays de Cocagne… Faut-il en voir un écho hyperbolique
dans l’Eldorado voltairien ? Si le lait n’y coule pas à flots, du
moins les chênes débordent de miel, comme l’eau des montagnes.., ni hiver
trop humide, donc pas d’inondation, ni d’été caniculaire, donc pas de
fortes chaleurs meurtrières (on n’est pas en France, donc mortelles pour les
moissons !) ; en fait, c’est le Juste Milieu, l’équilibre,
TEMPERANTE
·
il s’agit
d’un hédonisme subtil : MHDEN
AGAN, (rien de trop)
certes, l’AUREA MEDIOCRITAS horatienne est au RV : 18, unissant la Foi
romaine à un juste équilibre des choses, loin des héros frénétiques et
outranciers chers au MOS MAJORUM. Evoqué nostalgiquement en fin de 25 ; La
mise à l’écart ne relève-t-elle pas du : LAqE
BIWSAS ? (cache ta
vie, donc pour vivre heureux…) ? Nous comprenons alors mieux le FUGA…
qui clôturera heureusement ce commentaire verbeux…
Post-face :
notons que Voltaire, dans Candide, reprendra cette même démarche : le
bonheur n’étant pas possible ici, on va le cherche là-bas, en utopie, avec
une solution de continuité marquée par l’élément eau. Est-ce la nostalgie
du sein maternel, voire d’une régression AD UTERUM, vu la grotte profonde,
chez Voltaire ?